jeudi 17 novembre 2011

LES BONS PLANS DE TINTINE


Tintine croque la pomme


L'opulence des pommes normandes

Pommes devant l'église de Cormeilles



Tous ces pommiers croulant cette année sous leurs fruits ! Ces pommes illuminées de jaune ou de rouge faisant encore une somptueuse parure aux vieilles branches torses ! Promesses pour Tintine la gourmande de tartes, confitures, marmelades, jus de pomme, vinaigre, cidre, pommeau ou calvados à la délicieuse odeur de terre normande.

Le pressage des pommes
Novembre est le temps du début de la fabrication. Les pommes ont été récoltées dans les vergers et s’entassent en tas colorés dans les exploitations fabriquant elles-mêmes leurs produits ou dans les distillerie achetant leurs récoltes aux cultivateurs.

Marie en tenue de combat devant ses cuves !

Son joli musée du cidre

Une savoureuse production maison

Haute comme trois pommes et d’un enthousiasme contagieux, Marie Bourut a racheté avec son mari, ingénieur agricole qui ne se lasse pas d’inventer de nouvelles machines pour sa jolie Marie, une bonne partie des vergers du Manoir du Val, en loue une autre partie et habite l’ancienne ferme de l’exploitation, située à quelques kilomètres au sud de Beaumont-le-Roger, dans l’Eure. Ils exploitent ainsi sept hectares de verger, plantés de quelques 4000 arbres portant dix variétés de pommes. « Il existe quatre types de pommiers à cidre, explique Marie, qui n’est pas Normande et s’est lancée dans cette production comme dans la plus exaltante des aventures. Les pommes douces, amères, douces-amères et acidulées. Leur mélange, petit secret de chaque producteur, déterminera la saveur du cidre, puis du calva. Aujourd’hui, grâce aux presses modernes, on obtient 800 litres de jus de pommes pour une tonne de fruits. J’en suis au stade du pressage. Les pommes ont été récoltées à la main, triées, puis lavées et enfin pressées. » Le jus de pomme obtenu peut être consommé ainsi ou mis à fermenter pour obtenir du cidre, doux et sucré lorsqu’il est peu fermenté, demi-sec ou brut, plus alcoolisé et plus fermenté.
Avec tous les outils anciens dénichés dans les greniers de la ferme, puis des dons d’autres producteurs, Marie a aménagé un pittoresque « musée du cidre », lorsque les pommes étaient encore pressées dans ces sortes d’auges en pierre où la meule en bois était tirée par un cheval.

Le Val, 27410 Saint Aubin le Guichard, Tél. : 0232434519 et voir le site http://manoirduval.free.fr

Toute la production peut être achetée sur place et des chambres d’hôtes existent au manoir.

Une production bio
C’est justement ce type de pressoir circulaire qui accueille Tintine au Domaine de la Baudrière, au sud d’Orbec. Là, Patrick Gagneur, producteur-récoltant comme Marie est aussi un éleveur de vaches allaitantes et un producteur de céréales. Tout son domaine est cultivé en Agriculture Biologique. Patrick a repris quant à lui la ferme de ses parents et l’a modernisée, exploitant sur 70 hectares 18 hectares de verger, ce qui suppose une production de 80 à 130 tonnes de pommes selon les années. Son label bio pour l’ensemble de sa production peut attirer les amateurs et quatre chambres d’hôtes à la ferme permettent de s’immerger vraiment dans la vie d’un agriculteur normand.

Patrick Gagneur devant son vieux pressoir

Une production bio

Domaine de La Baudrière, 27390 Verneusses, Tél. : 0232445088 et www.domainedelabaudriere.com

A la santé de Tintine

A Cormeilles, la plus grande distillerie de Normandie
Née du rassemblement de trois distilleries, Leblanc, Busnel et Année, la Distillerie Busnel, fondée en 1820 à Pont-L’Evêque, a déménagé à Cormeilles il y a seize ans et appartient aujourd’hui au groupe la Martiniquaise. Une fois obtenu le jus de pomme et le cidre qui doit au moins fermenter quatre mois, on procède à la distillation. Pour passer du cidre titrant à 6% d’alcool au calvados titrant à 70%, il faut chauffer le cidre en alambic. On utilise à présent des alambics à colonne – il y en a cinq dans cette distillerie. Après avoir traversé deux colonnes, le cidre parvient à la chaudière où il va être chauffé entre 80 et 100°. Les vapeurs d’alcool remontent alors la première colonne, dite colonne de barbotage. Au bout de six heures de distillation, on obtient une eau de vie transparente à 70°. Après deux distillations successives durant 18 heures dans les alambics « à repasse », on obtient le calvados Pays d’Auge, le plus prestigieux de tous. Reste à le faire vieillir, ici dans des fûts en chêne. Selon la contenance de ces fûts, 350 litres, 12 000 litres ou 30 000 litres, le calvados aura plus ou moins de contact avec le bois et sera plus boisé ou plus fruité.
Les vieux alambic en cuivre de la
distillerie de Cormeilles

Les fûts en chêne pour le vieillissement du calvados
Cette distillation dure de janvier à juin dans cette distillerie employant vingt personnes et pouvant à présent embouteiller jusqu’à 5 000 bouteilles à l’heure. Un maître de chais qui garde jalousement ses secrets se charge de l’assemblage pour obtenir : la fine (assemblage de calvados ayant entre deux ans et cinq ans d’âge), la vieille réserve (assemblage de calvados de quatre à dix ans), le Hors d’âge (entre 10 ans et 15 ans). Le calvados millésimé est ainsi désigné par le maître de chais qui se gardera de l’assembler en raison d’un goût particulier ; tel celui de 1988 gardé seize ans en fût.
Tous ces fûts, ces vénérables bouteilles, ces petits verres à dégustation donnent un peu le tournis à Tintine, mais on lui promet qu’ici aussi on nomme « part des anges » les vapeurs de calvados. Et Tintine de s’envoler sous le ciel toujours bleu de Normandie !

Distillerie Busnel, Route de Lisieux, 27260 Cormeilles, Tél. : 0232573880 et www.distillerie-busnel.fr







Adresse de charme
Isabelle devant sa ferme reconstituée des
Deux Cigognes, dans le Marais Vernier

En plein cœur de cette région à part de Normandie, le Marais Vernier asséché jadis par des Hollandais et encore sillonné de petits canaux avec, en son centre, une réserve de gibier d’eau, la Grande Mare, Isabelle Hue accueille Tintine dans sa charmante ferme faisant chambres d’hôtes, les Cigognes. Et Tintine d’apprendre avec ahurissement que la ferme n’a pas toujours été dans ce paysage d’eau et de saules, mais qu’elle y fut transplantée pierre à pierre, bois à bois. Les Deux Cigognes proposent aussi un spa aménagé en plein air, une chambre pour les amoureux, des vélos en location pour découvrir le Marais Vernier et les confitures d’Isabelle.
En forme de fût, le spa en plein air

La chambre des amoureux aux Deux Cigognes


Tél. : 0668033939, à partir de 49E pour deux personnes et www.211bis.fr

Les foies gras et les magrets de canards de l’Auberge du Président
Pour faire concurrence au Périgord, et une belle concurrence, Delphine et Fabrize Cazeaux ont décidé de faire confiance aux élevages d’oies et de canards normands et se sont fait une spécialité de foies gras et magrets. Et Tintine de juger le résultat du pari grandiose !

Auberge du Président, 70, rue de l’Abbaye, 27260 Cormeilles, Tél. : 0232578037 et www.hotel-cormeilles.com

vendredi 4 novembre 2011

NOUVELLE EROTIQUE


Balade autour d'un cercueil

Miniature moghole illustrant le Kama Sutra



          L'église ressemblait surtout à un temple grec, la beauté en moins. On ne pouvait rien en dire, sauf qu'elle était vaste, froide, laide et prétentieuse. Un petit vent glacé la cueillit à la sortie du métro pour ébouriffer ses cheveux. Réflexe bien féminin, elle se baissa pour rectifier sa coiffure avant d'entrer sous le porche de l'édifice et s'aperçut alors que le rétroviseur dans lequel elle s'était regardée pour refaire sa raie n'était autre que celui du fourgon mortuaire. Ce genre de voiture ressemble à présent à n'importe quel véhicule familial. Aussi regretta-t-elle tout à coup le vieux corbillard de son village, tiré par des carnes emplumées de noir. L'assistance, sa famille en somme, n'était guère élégante. Les visons semblaient encore sentir la naphtaline et étaient d'une coupe démodée. Ses cousines arboraient comme un défi leurs cheveux blancs et leurs visages terriblement naturels et nus - elle avait fait exprès de mettre sur ses paupières une ombre verte et d'ourler ses yeux d'un trait de kohl. Les morts doivent se désoler, dans leurs vilains cercueils qu'on n'a même pas jugé bon d'enfouir sous une foison de fleurs, en contemplant de leurs yeux éteints des femmes laides, pour lesquelles on n'aurait envie ni de se damner, ni, surtout, de ressusciter. La chair est triste, lorsqu'elle n'est pas parée de jeux interdits ou de cérémonies secrètes.

Emouvante image de l'enfant aimée

Ange parmi les roses
          Tous ces couples semblaient tellement dignes et conventionnels, en apparence si unis, si chrétiens, avec leur ribambelle d'enfants à têtes sages, qu'ils lui donnaient un peu la nausée. Bien sûr, certains n'avaient par bonheur pas toujours été si respectables, durant leurs existences semblant si convenables. Elle avait autrefois rencontré ce cousin à cheveux blancs en compagnie d'une jeune personne assez vulgaire, sa secrétaire sans doute, dans une de ces auberges des environs de Paris, où les directeurs vont sauter leurs secrétaires. Dès lors, il rougissait chaque fois qu'il la revoyait, ce qui la faisait rire. On prêtait quelques amoureux plus ou moins platoniques à cette tante à la beauté à peine meurtrie et cet oncle à la haute silhouette élégante avait longtemps entretenu une maîtresse. Cette cousine à l'œil vif n'avait pas non plus manqué d'amants. Elles avaient même partagé le même, ce qui crée certains liens… C’était incroyable ce qu’ils avaient tous vieilli… Ils semblaient ratatinés, hors du temps, hors du monde, ennuyeux enfin. C'était sa famille, des dévots embourgeoisés qui repeuplaient la France. Ça... pour repeupler... Ça devait voter Front National et placer de l'argent en Suisse, donner, modérément, au denier du culte, faire dire des messes à la mémoire des chers disparus en marchandant les honoraires du curé et avoir encore quelques bonnes œuvres, à condition qu'elles ne coûtent pas trop cher.

Le sphinx mutilé de la tombe d'Oscar Wilde a
retrouvé ses attributs sexuels
          Elle se pencha au-dessus du registre disposé à l'entrée de l'église pour y inscrire son nom et son adresse, ce qui la dispenserait de subir l'effroyable corvée des condoléances, même si elle aimait bien celui qu'on enterrait ce jour-là. Une épaule l'effleura et elle sut que c'était lui, Dimitri, son cousin et son amant, celui avec lequel elle venait de passer la nuit, mais qui n'avait pas voulu qu'on les vît entrer ensemble en ces lieux. Il était remarié, bon père et bon époux lui aussi, bien entendu. Lentement, elle se tourna vers lui pour le regarder et, comme toujours, fut suffoquée de le trouver si beau et si naturel. Il lui souriait et elle se demandait s'il pensait encore à leurs étreintes de cette nuit. Il lui paru si désinvolte, indifférent probablement, qu'elle ne comprit toujours pas ce qu'il venait chercher auprès d'elle, sinon le frisson d'interdit que pourrait lui donner n'importe quelle femme. "Il n'est finalement infidèle que pour le plaisir d'avoir une double vie, même s'il ne prend aucun risque avec moi, incapable d'aimer vraiment, si délicieusement tendre et passionné lorsqu'il me voit qu'il m'est ensuite, et jusqu'à la prochaine fois, un douloureux tourment. Je n'attends par bonheur rien de lui, devinant qu'il m'oublie aussitôt qu'il m'a quittée, avec sa frivolité et son égoïsme d'homme. Il n'y a que les femmes pour être capables d'aimer et savoir bien souffrir. Il veut tout sans rien donner, un plaisir adultère et la sécurité d'une petite vie tranquille. Peut-être même leur ressemble-il un peu, à tous ceux de notre famille rassemblés là, qui n'aiment guère le danger et préservent si bien leur morne avenir ? Dimitri vieillira paisiblement près d'une femme jeune et terne qui l'ennuie et d'enfants lui donnant l'illusion de repousser le temps. Cette manie des hommes vieillissants de s'obstiner à procréer sans comprendre qu'ils représentent la fin de leur liberté et l'assurance-vie d'une épouse peu sûre de ses charmes. Tous ces gens m'emmerdent et je suis heureuse de ne pas leur ressembler, même si j'habite un gourbi et eux des châteaux."

          Brièvement, elle posa sa main sur celle de Dimitri pour le seul plaisir de rencontrer à nouveau cette peau qui l'affolait sans qu'elle pût en comprendre la raison. Elle avait eu des amants plus experts et plus fougueux, des hommes plus brillants et plus célèbres, et pourtant, c'était lui. C'était sa peau, et celle-là seule, qui avait le pouvoir de faire frémir la sienne, de lui murmurer des mots d'incantation et de sortilèges que Dimitri ne devinait même pas, car il n'était pas poète. Il ne saurait  donc jamais combien elle aimait à le respirer, à le laper, à poser ses lèvres sur chaque pouce de son ventre pour une dégustation amoureuse dont elle ne lui dirait rien. C'était son silencieux, son tendre et son pudique, celui qui ne savait rien exprimer et ne parlait surtout pas d'un amour qu'il n'éprouvait  sans doute pas. Pour le faire rire, elle lui murmura qu'il l'avait cabossée et qu'elle sentait encore en elle son empreinte, puis elle alla s'asseoir dans les rangs réservés à la famille, à peine curieuse et presque indifférente.

          La cérémonie fut telle qu'elle l'avait imaginée, ennuyeuse et dénuée de véritable émotion. A force d'être toujours si digne et compassé, si admirable, le clan familial ne dégageait ni chaleur ni douleur. Pas d'odeur non plus. Chacun était en représentation, soucieux de bien jouer son rôle. Il y avait si longtemps qu'elle ne les avait vus. Certains la reconnaissaient et lui adressaient un petit sourire, d'autres pas. Etait-ce à cause de ce parfum de scandale qui l'avait toujours environnée ou parce qu'elle avait également vieilli et était devenue différente ? Si Dimitri ne venait de passer la nuit avec elle, probablement ne serait-elle pas venue ? Ils l'avaient jugée et mal jugée, autrefois. Alors, elle ne les aimait plus, à de rares exceptions près. D'ailleurs, ces oncles et tantes de son enfance vacillaient au bord de la tombe et la jeune génération semblait si conforme au modèle imposé qu'elle n'avait nulle envie de la connaître.

          On lisait à présent les intentions des petits-enfants de celui qui reposait dans son cercueil. C'était si convenu qu'elle en fut atterrée. Famille, foi, honneur et patrie étaient bien sûr au rendez-vous. On parlait beaucoup de la piété du défunt et de ses rares qualités de grand croyant. Ces paroles, chargées d'un peu de poussière et de trop d'encens, restaient neutres, si marquées par les habituels critères religieux qu'elles ne pouvaient l'émouvoir. Et, comme toujours lors d'une célébration de cette religion de son enfance qu'elle n'aimait pas, elle en fut exaspérée. Ces arrogantes convictions, cette condescendance de ceux qui s'imaginent détenir le savoir et posséder la seule vérité en plaignant les autres de ne pas avoir les mêmes certitudes l'insupportaient.

          Devant elle, à trois rangs de là, il y avait une tante qu'elle n'aimait pas non plus, sans doute érudite mais donnant de telles manifestations de ses dévotions qu'elle en était indécente. Et, près de la tante, son fils, Dimitri. Sa veste en daim et son écharpe rouge le rendaient déjà différents des autres. Et elle se souvenait de son parfum de sueur et d'amour juste après qu'il l'eût aimée. Alors, sa peau avait un goût à peine amer, à peine salé, qui la bouleversait. Elle ne le quittait pas des yeux, oubliait le mort pour raconter tout bas à son amant leurs jeux de la nuit. Elle lui disait, dans le silence des prières, qu'elle aimait regarder son sexe s'enfoncer en elle quand il se tenait levé au-dessus d'elle et qu'ils n'étaient reliés l'un à l'autre que par ce bout de chair dont elle avait fait son culte ! Qu'elle voulait être écrasée sous lui et sentir peser sur elle sa force d'homme, ses muscles durs et son ventre parfait. Il n'y avait pas une once de graisse en lui et il avait un corps de statuaire, ferme et dru. Mais elle aimait aussi ses rides, ces marques du temps qui rendent humain et vulnérable un visage.
Laissez les morts ensevelir les morts...

          Lorsque tous s'agenouillèrent au moment de la consécration, elle lui raconta tout bas et joua à se dire qu'il devait en effet l'entendre, que c'était devant lui qu'elle s'inclinait, dos tourné à l'autel, mains jointes autour de sa taille, bouche appuyée à son sexe. Ensuite, elle aurait joué à le dévêtir à peine, plongeant ses mains dans l'ouverture du pantalon, sombre évidemment, qu'il portait ce matin-là. Et elle aurait agacé, pétri et palpé sa chair avant de faire jaillir ce sexe dont elle savait le moindre détail, qu'elle aimait à effleurer à peine de la paume de sa main lorsqu'il la désirait. Sa bouche entrouverte, plutôt que de l'engloutir, aurait préféré le parcourir de la racine à son extrémité pour une humide caresse. C'étaient ces pensées-là, et celles-là seulement, que suscitait cette assemblée si pieuse et si faussement chagrinée. Elle-même se préférait putain que vestale.
Autre miniature moghole

          Dimitri, sans la regarder, quittait sa place et marchait vers la sortie. Pour ne pas sembler le rejoindre - elle savait qu'il avait un rendez-vous et ne l'attendrait pas -, elle laissa passer quelques minutes avant de s'en aller à son tour. Il n'était plus à l'église et elle n'avait rien à y faire, rejetée et jugée depuis longtemps par une famille à laquelle elle refusait d'appartenir, dont les normes et les croyances ne seraient jamais les siennes. D'ailleurs, elle n'en aimait  que les membres les plus scandaleux. A sa façon païenne, elle avait honoré son vieil oncle en vénérant, durant l'interminable office dénué d'âme comme de poésie, sans belle musique et sans véritable sens du sacré à vénérer ou profaner, le sexe et la peau de Dimitri. Objet de ses adorations.

BÛCHERS A BALI


Croyances et culte des morts à Bali


Temple de Pura Galem Gugaraja

Adoration des chauves-souris sacrées à Goa Lawa


Seule île d’Indonésie à avoir conservé de ses origines ses croyances hindouistes, Bali a pourtant une religion fortement teintée d’animisme, bien différente de celle de l’Inde. On y adore aussi l’eau et certains animaux comme les chauves-souris...



Dès le premier siècle, une population venue d’Inde


Jusqu’à l’arrivée de marchands arabes au XVè siècle dans l’archipel, l’hindouisme fut partout la religion prépondérante des Indonésiens, mais aujourd’hui elle ne subsiste qu’à Bali, où elle s’est fortement teintée d’animisme. Ces pratiques religieuses originales, la beauté des temples uniques en leur genre jointes à des paysages uniques font de Bali une île à part.

Les temples balinais existent par milliers au sein de l’île. Tous, du plus humble au plus imposant, sont faits de la même manière : un mur d’enceinte, une ou plusieurs cours auxquelles on accède par un porche symbolisant le mont Meru, la montagne sacrée des dieux, une tour dite kulkul, des autels à étages multiples couverts de chaume dits merus qui servent à adorer un dieu, un ancêtre ou aussi bien l’eau, un volcan, un padmasana ou trône en forme de lotus.



L’hindouisme à la balinaise


Le culte balinais s’est forgé autour de trois croyances : hindouisme, culte des ancêtres et animisme, c’est ce qui le rend si riche et si varié. De l’Inde et de l’hindouisme, il a pris la vénération des trois principales divinités : Brahma, Visnu et Siva, sans compter les innombrables divinités locales ponctuant de fêtes le calendrier du Balinais. Pour se conformer aux principes de base de la constitution indonésienne prévoyant la croyance en un Dieu unique, les Balinais ont inventé le concept de Sanghyang Widi Wasa, le Dieu de l’Ordre Universel, ce qui leur permet de vaquer tranquillement à leurs diverses cérémonies ! En fait, ces trois croyances balinaises se mêlent intimement et les fêtes religieuses, toujours somptueuses, bariolées et très gaies, se caractérisent toutes par des offrandes de fleurs, fruits et légumes à la divinité que l’on veut honorer, des danses au son argentin des joueurs de gamelan, sortes de tambours de diverses tailles et sonorités.

Les danses balinaises, stylisées et associées aux croyances religieuses, sont à juste titre célèbres et de plusieurs types, mais la plus renommée et la plus émouvante, le Legong, est directement issue des traditions des rajas indiens. Toujours interprété par de très jeunes filles de huit à douze ans environ, parées de riches bijoux comme de véritables déesses, revêtues de brocarts d’or, aux gestes à la fois hiératiques et gracieux, il mime l’histoire légendaire du roi de Lasem dont on ne sait même pas s’il exista et l’éternel combat du bien et du mal.

Plus étranges encore sont les danses d’extase, les Sanghyang, interprétées cette fois par de jeunes garçons vêtus de pagnes à carreaux noir et blanc. Au cours de la danse, ils entrent en transes et leurs corps sont, croient-ils, alors investis par les esprits des nymphes célestes qui manifestent ainsi leurs exigences, une nouvelle puja bien sûr. Elles sont destinées à protéger le village contre les mauvais esprits.



La fête de la mort

On sort le corps de sa maison à Ubud
La plus importante cérémonie religieuse balinaise est bien sûr celle de la mort qui doit être réussie pour permettre au défunt de briser enfin le cercle des réincarnations et d’arrêter la roue de la vie en étant incinéré. C’est une fête magnifique et inoubliable à laquelle tout un village est convié, mais aussi tous les étrangers dont la présence n’est pas perçue comme indiscrète mais honore la famille du défunt.
Les offrandes suivent

On se doit d'être joyeux pour ne pas affliger
le mort, ici le Pavillon des femmes


Dans le temple du village paré de fleurs et d’offrandes, la famille a ménagé deux espaces distincts où elle recevra les amis venus présenter leurs offrandes : l’un réservé aux hommes, l’autre aux femmes. Chaque membre de la famille a revêtu ses plus beaux vêtements pour honorer le mort, chaque femme a mis son plus beau sarong et s’est soigneusement maquillée. Tous arborent de grands sourires pour ne pas attrister le mort et le retenir sur terre. Aucune larme n’est permise puisque l’on célèbre un jour heureux. Les joueurs de gamelan s’en donnent à coeur joie, on danse parfois.

Le Pavillon des femmes
Le Pavillon des hommes
Le corps est enfermé dans l'effigie d'un taureau puis longuement
promùné dans la jungle afin de le désorienter
On enflamme enfin l'effigie contenant le corps

Resplendissante et souriante,
la fille de la défunte






Le corps du défunt a été enfermé dans l’effigie d’une vache ou d’un taureau. Des porteurs le soulèvent et la joyeuse procession se met en route pour le lieu de crémation soigneusement choisi par l’officiant. Alors on asperge l’effigie d’essence et on y met le feu, chacun attendant sagement que tout se consume avant de festoyer ensemble pour honorer la mémoire du mort.




RITES DU BOUT DU MONDE


                   Funérailles sacrées chez les Torajas de Sulawesi



Tau-taus ou morts au balcon à Lémo
Détails des morts au balcon

                                                                                          


En plein cœur de Sulawesi, anciennes Célèbes, le pays Toraja s’étend sur de molles collines couvertes de jungle et de rizières, coupées de falaises servant de sépultures. Là veillent les effigies des morts.

Cercueil de femme en forme de truie

Tombes dans la falaise de Londa


Pour honorer son défunt, le grand problème est de bien
choisir les buffles du sacrifice
A Partir de la capitale, Rantepao, grosse bourgade agricole blottie autour de la rivière Sundai Sadang, le meilleur moyen d’explorer les ravissants villages torajas aux maisons de bambou semblables à des bateaux, Keta, Londa, Tondok, Siguntu ou Lemo pour ne citer que les plus beaux, est la moto. Comme on ne trouve ni carte ni indication et qu’on se perd vite dans la jungle, le choix d’un guide motorisé parlant anglais résout les difficultés. Ce sera lui aussi qui saura trouver en pleine jungle ce curieux « village du mort » spécialement bâti pour des funérailles qui dureront une semaine.

Pour des funérailles qui dureront une semaine, un village funéraire
 sera construit en pleine jungle d'après les indications du sorcier,
puis abandonné...

Tous les amis sont conviés au banquet
funéraire, les femmes de la famille
font cuire le riz

En cette occsion, les gamines revêtent leurs
plus belles robes

La case la plus parée est bien sûr celle du défunt


Durant sa vie, on prépare sa mort


Même s’ils ont été en grande partie christianisés au début du siècle par des missionnaires leur ayant fait abandonner leurs pratiques de coupeurs de têtes cannibales, les Torajas restent aussi animistes et les prêtres catholiques ou protestants ont la sagesse de ne pas les contrer. Sa vie durant, le Toraja, homme ou femme, préparera ses funérailles en accumulant richesses et troupeaux, car elles sont coûteuses et seuls les sacrifices d’animaux, cochons et buffles d’eau, lui permettent le voyage vers le Puya, l’au-delà, le pays des ancêtres. Parfois, la famille du mort attend des mois, voire des années, d’avoir rassemblé l’argent nécessaire aux funérailles qui réunit deux à trois cents personnes. Le mort, embaumé dans du formol, continue alors d’habiter la case familiale ou tongkonan, cette élégante maison de bambou ornée à l’entrée de cornes de buffles. Il dort avec la famille censée le nourrir en lui apportant des aliments en offrandes.

Chacun vient se recueillir devant le cercueil du défunt
Quand on a enfin l’argent, le sorcier détermine où se construira le village du mort pour qu’il puisse, après avoir gagné le Puya, revenir parmi les siens comme un dieu titulaire que l’on invoquera pour les récoltes, la santé et la prospérité de sa famille. Le mort est alors placé dans un cercueil cylindrique peint de couleurs vives et souvent décoré à la feuille d’or, puis conduit dans son nouveau village, exposé dans sa maison miniature.
Détail de la façade ouvragée de la maison du mort

Tout de rouge vêtu, le fils du défunt conduit
la procession

Le premier buffle vient d'être abattu
Pour ne pas peiner le prêtre catholique,
également convié, l'une des cases porte une croix




Les  porteurs de Tuac

Tandis que les danseurs rappellent les mérites du mort,
on dépèce le premier buffle


Les enfants portent en procession les offrandes des amis
à la famille du mort
Lavater, mon guide motorisé, a entendu parlé d’importantes funérailles qui auront lieu près de Sillanan, à cinquante kilomètres au Sud de Rantepao. Le mort étant un riche éleveur de Sillanan, les funérailles seront grandioses et la famille a promis de sacrifier soixante buffles ! J’achète une cartouche de cigarettes, mon offrande à la famille du mort, et nous voilà partis par les chemins cahotant sillonnant la jungle. A l’orée de la forêt où a été bâti le village du mort s’étendent des rizières en terrasses. Une foule immense converge vers le nouveau village, poussant les buffles qui seront offerts en sacrifices ou portant des perches de bambou sur lesquelles sont ligotés des porcs glapissant qu’on tuera aussi pour nourrir les assistants et la famille du mort. Certains ont en équilibre sur la tête des paniers pleins de victuailles, d’autres brandissent de larges bambous débordant d’une mousse blanche. C’est le tuac, ou vin de palme que l’on boira en l’honneur du mort, car les funérailles torajas ne doivent pas être tristes, mais joyeuses.

Lavater me présente à la famille du défunt qui m’accueille gentiment et me convie à m’asseoir par terre à côté d’elle, autour d’une grande nappe déployée, pour puiser avec les doigts dans une marmite où mijote le duku, le plat traditionnel toraja, sorte de ragoût cuit avec des légumes. Je goûte dans son bambou au tuac, un peu âcre et très alcoolisé. Les hommes de la famille ont ceint leurs hanches d’un pagne de soie noire, les femmes, très maquillées, portent de somptueux sarongs de couleurs vives brodés d’or. Je suis la seule Européenne et on m’explique que ma présence est un honneur pour la famille, qui me convie à grimper dans la maison du mort, pour me recueillir devant son cercueil.



Pour un riche toraja, on peut sacrifier une soixantaine de buffles

Ensuite auront lieu les premiers sacrifices de buffles, épreuve que je redoute et qui m’incite à boire pour l’affronter un autre bambou de tuac... Pendant que je me recueillais devant le cercueil, trois buffles ont été amenés au centre de la place du village funéraire, attachés par une patte à un pieu fiché en terre. Les joueurs de gongs frappent leurs instruments de leurs paumes tandis que s’avance le sorcier, torse nu, un sarong noir noué à la taille. Il brandit son parang, court sabre que les hommes torajas portent passés dans leur ceinture. Un de ses aides prend l’anneau du premier buffle et lui tire la tête en arrière. Le parang s’abat et le buffle, presque décapité, vacille et s’écroule dans une mare de sang. Ses aides introduisent alors des bambous dans la gorge du buffle sacrifié pour en recueillir le sang, qui sera ajouté au duku... Le parang siffle encore deux fois et les deux autres buffles s’écroulent à leur tour. Dans cette chaleur moite, l’odeur du sang devient vite insupportable et j’avale un autre bambou de tuac... Avec le sacrifice des premiers buffles, le mort, enfin libéré de son enveloppe corporelle, peut commencer son long voyage vers le Puya.
Détail des danses funéraires

Les joueurs de gongs tapent de plus en plus vite sur leurs gongs, la musique devient lancinante, les danseurs s’avancent et commencent leur danse mortuaire relatant les différentes phases de la vie du défunt, tandis que les chanteurs célèbrent ses louanges. Les offrandes des voisins sont portées en procession vers l’un des bâtiments provisoires servant de cuisine. D’autres marmites de duku sont disposées un peu partout sur la place, tandis que l’on dépèce les buffles. Le sacrifice des porcs se fait heureusement plus discrètement derrière les maisons, mais je ne peux ignorer leurs affreux hurlements.



Les morts au balcon

Trois mois plus tard auront lieu les secondes funérailles, moins grandioses. L’artiste du village aura eu le temps de sculpter le tau-tau de bois, l’effigie stylisée du défunt, dont la taille varie avec la richesse de la famille. Comme il s’agit d’un notable, le tau-tau sera grandeur nature. Le sorcier et ses aides portent le cercueil jusqu’au pied de la falaise dominant Sillanan et percée de trous servant à ensevelir les morts. On y glisse simplement le cercueil qui restera là, presque à l’air libre, jusqu’à sa décomposition. Les ossements seront alors poussés sur le côté pour laisser la place à un autre cercueil et ainsi de suite. Tout le pays toraja est ainsi ponctué de ces grottes artificielles pleines d’ossements auxquels il ne faut évidemment pas touché, ce qui dérangerait le mort. Contre la paroi de la falaise, les villageois ont construit une sorte de balcon ressemblant assez à un pont de singe. On y dispose les effigies des morts qui sont alors vénérés comme de nouveaux dieux veillant sur les vivants : ce sont les morts au balcon !
Egalement parée comme une princesse, Silvia,
l'autre petite-fille du mort

Si Lavater n’avait pas attiré mon attention, je serai passée dans la jungle près de ce frangipanier sans le remarquer. Il me montre qu’en plusieurs endroits, le tronc a été creusé, puis la cavité barrée d’une sorte de volet en bambou tressé. Là ont été ensevelis les bébés morts avant leur première dent de lait. Considérés comme trop faibles pour tenter seuls le difficile voyage vers le Puya, le sorcier a déposé leurs corps au sein de l’arbre, qui leur donnera un peu de sa force et leur permettra de grandir avec lui, poétique coutume toraja...