mercredi 16 juillet 2014

EN VOYAGE N°26

                               N° 26. Juillet-août 2014





Burkas dans la vieille ville de Srinagar

Sommaire

. Le manoir de Gisson à Sarlat


. Tintine en Périgord noir

. Nouvelle publication : Loin de Srinagar, roman, éd. Shop My Book

. Aziz, soufi, guérisseur et créateur de merveilleux tapis de prières à Srinagar

. Précieuse Sardaigne

. Nostalgie, en souvenir de Waterloo

REBROUSSER LE TEMPS


Le manoir de Gisson à Sarlat,

Un intérieur bourgeois au XVII è siècle

Le délicieux manoir de Gisson
Le salon où les maîtres de maison semblent attendus

 

La salle à mnger prête à recevoir ses hôtes


La belle cuisine à l'ancienne
 





Le gentil génie du manoir
Composé à l’origine de deux bâtiments distincts reliés l’un à l’autre par la tour renfermant l’escalier à vis, cette demeure fut commencée au XIII è siècle, puis agrandie au fil des ans, enrichie de fenêtres à meneaux, balcons, terrasse surplombant la pittoresque place aux oies où l’on vendait autrefois ces caquetants volatiles. Restauré puis remeublé avec soin par les soins de la ville, ce magnifique manoir semblant encore habité montre quantité de cabinets de curiosités où les propriétaires exhibaient leurs objets les plus précieux ou les plus rares, sièges et cathèdres, crédences et lits à baldaquins. Une petite visite pleine de saveur. A déguster.





 

Où l'on exhibait les objets rares et précieux

 

De précieux cabinets



 

 

 






Chambre d'apparat au somptueux baldaquin
Autre chambre d'inspiration plus moderne

 

 



 

 

 

 

 

Manoir de Gisson, place des Oies à Sarlat, Tél. 05 53 28 70 55 et contact@manoirdegisson.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TINTINE EN PERIGORD


Le Périgord noir de manoirs en bastides et forteresses


 




Allons, Tintine, le Périgord, ce n'est pas que
ces délectables produits proposés dans cette
boutique troglodyte de La Roque-Gageac


Il existe en fait quatre Périgord. Du nord au sud, on trouve le vert, dénommé ainsi pour ses fertiles vallées, puis le blanc avec ses roches presque immaculées, ensuite le pourpre à l’ouest et ses coteaux de vignobles, enfin le noir plus à l’est, le plus touristique avec ses grottes préhistoriques, ses gouffres vertigineux, ses truffes et sa foison de belles forteresses issues du Moyen-Age. Alors Anglais et Français se canardaient presque à bout portant, d’une rive à l’autre de cette magnifique Dordogne au cours désormais tranquille, depuis qu’elle est régulée par des barrages.

 

La précieuse ville de Sarlat

La ravissante ville fortifiée de Sarlat
 
Eglise romane à Sarlat

 

Edifiée avec ces belles pierres dorées auxquelles l’on joint parfois, audacieusement, un mortier rose du plus belle effet, cette petite ville médiévale demeurée dans son jus multiplie halle élégante, cathédrale et splendide évêché, églises et fortifications, manoirs et belles demeures embellies à la Renaissance. Il fait bon y flâner le nez au vent, s’asseoir à la terrasse de l’un de ses innombrables restaurants pour déguster les fameuses omelettes aux cèpes, foie gras évidemment fait maison ou savoureux confit de canard, arrosés bien sûr d’un petit vin de Bergerac bien gouleyant.


 

Les forteresses de Beynac, Biron et Castelnau




L'imposant château de Beynac semblant jailli de la roche


La montée jusqu'à l'altière fortereese de Beynac

Du donjon, vue sur la Dordogne et la chapelle de Beynac

Le château de Biron annonçant déjà la Renaissance


Donjon et muraille de Biron
restent pourtant médiévaux

Cour Renaissance et loggia à l'italienne à Biron

Le château de Castelnau dominant son village


Les murailles de Castelnau se confondent avec la roche

 

Du Moyen-Age, ces châteaux ont gardé leurs solides murailles, leurs créneaux et mâchicoulis, leurs meurtrières et pont-levis. Ensuite apparaissent, à partir du XV è siècle, les cours intérieures plus raffinées avec parfois, comme à Biron, des loggias à l’italienne témoignant d’une recherche d’un habitat plus confortable, ouvrant mieux sur l’extérieur d’où ne vient plus autant de menaces. Portes et fenêtres deviennent mieux ouvragées, ornées de linteaux sculptés, de meneaux, mais toujours à l’abri de la solide machine de guerre. Ces forteresses sont la plupart du temps situées à des endroits stratégiques, dominant un village comme à Castelnau, située sur un butte à comme à Biron ou défendant le cours de la Dordogne qui semble s’enrouler autour de la colline de Beynac, offrant maints points de vue vertigineux.

 

 

Les bastides, de nouvelles villes commerciales



Arches des antiques demeures de Monpazier

Monpazier, un bel exemple de bastide, ces villes nouvelles

 

Avec la fin de la Guerre de Cent ans et de la menace anglaise apparaissent des villes nouvelles mieux adaptés au commerce et dans lesquelles marchands et agriculteurs peuvent pénétrer plus librement afin d’y vendre leurs produits manufacturés et denrées. Devenues florissantes au XIV è siècle, ces bastides, lorsqu’elles ont été conservées dans leur intégrité, arborent une place centrale pourvue d’une halle entourée de « couverts », maisons pourvues de belles arches à l’origine semblables. De ce nouveau centre d’une cité dépourvue de remparts partent des rues rectilignes se coupant à angles droits. On est loin des premiers villes médiévales s’étouffant entre leurs fortifications. L’une des mieux conservées est sans contexte celle de Monpazier avec ses élégantes places des Cornières et de l’Eglise, sa promenade des Fontanettes et sa porte du Paradis, la bien nommée.

 


Emouvante reconstitution d'un homo sapiens et de son enfants
au musée des Eyzies

Carnet d’adresses :

. Musée national de préhistoire, 1, rue du musée, Les Eyzies-de-Tayac, 05 53 06 45 65 et www.musée-prehistoire-eyzies.fr. Voir aussi les autres sites préhistoriques de la vallée de la Vézère à www.monuments.nationaux.fr
. Château de Biron, 05 53 63 13 39 et pour le situer, voir www.semitour.com
. Office du tourisme de Monpazier, 05 53 22 68 59 et www.pays-des-bastides.com



Chapelle fortifiée de La Roque-Gageac

Canotage sur la Dordogne, au pied de La Roque-Gageac

Belles naïades au bord de la Dordogne
 

samedi 5 juillet 2014

NOUVELLES PUBLICATIONS

Trois nouveaux romand d'Isaure de Saint Pierre

Les autres atrides, petits meurtres en famille

Ce roman peut être acheté en version papier sur Internet,
voir Shop My Book

 

       Sa cuisine, tout en inox, évoque plutôt un mini laboratoire. Il rassemble sur le plan de travail ce qu’il lui faut pour sa préparation : quatre flacons étiquetés hermétiquement clos, un thermomètre à liquide, une balance de précision, un récipient empli de glaçons, une passoire à thé, une seringue sans aiguille. Il enfile deux paires de gants de plastique l’une sur l’autre, ajuste un masque chirurgical. Il a pris soin de faire ses achats dans trois drogueries différentes, éloignées les unes des autres : deux litres d’acide nitrique ou eau forte, composition utilisée par les graveurs sur cuivre, un d’acide sulfurique ou vitriol, que l’on met dans les batteries et un demi de toluène, détachant  dont on se sert en teinturerie. Des produits aux usages domestiques, même s’ils sont à manier avec précaution. Il emploie une batterie de casseroles en pyrex, équipées de couvercles également transparents.

        Il pèse ses préparatifs : 57% d’acide nitrique auxquels il ajoute 43% d’acide sulfurique et verse le mélange dans un premier récipient qu’il referme. Puis il prélève 10g de cette solution à laquelle il ajoute la même quantité de toluène et place le nouveau mélange dans le seau à glace. Enlevant le couvercle, il remue la solution avec une cuillère en bois pour obtenir un mélange homogène. Il retire le seau à glace et met le récipient sur une plaque de gaz. Il y plonge son thermomètre et continue de remuer jusqu’à obtenir une température de 50°. Il y ajoute alors 50g du premier récipient, continue de remuer et porte la nouvelle solution à 55°. Il regarde sa montre et maintient une température  constante pendant dix minutes.

        Un liquide huileux vient s’étaler en surface. Il laisse mijoter la composition douze autres minutes, la retire du gaz, replonge le récipient dans la glace, la température descend à 45°. La matière la plus solide est demeurée à la surface, tandis que le reste stagne au fond. Avec la passoire, il retire le mélange huileux qu’il dépose dans un troisième récipient et aspire le reste de la solution avec la seringue pour la jeter dans l’évier.

            Puis il ajoute 50g de la première composition au mélange huileux, remet la casserole sur le gaz et laisse monter la température à 83 °. A nouveau, il regarde sa montre, veille pendant trente minutes à garder la même température. Le récipient est encore mis à refroidir dans la glace pour faire descendre le thermomètre à 60 °. Encore trente minutes à cette nouvelle température.

           Il sourit. Le travail lui plaît.

 

La mort moins deux minutes


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D’habitude, Eléonore est assez gentille, plutôt par tradition familiale que par conviction. Question d’éducation. En fait, elle peut parfois se montrer très très méchante. Enfin, juste quand on lui a fait du mal et spécialement si on a failli la tuer, ce qui  vient de lui arriver.
 
La montgolfière se trouve maintenant dans l’axe de l’ample vallée de Sallanches. Yves, le pilote, guette les premiers prés assez plats pour s’y poser. La neige se raréfie, ne formant plus que des plaques blanches sur l’herbe que le dégel a rendue plus brune que verte. Le ballon se rapproche vite du sol. On survole un bosquet d’arbres, pins et bouleaux, derrière lequel s’étale une prairie.
- Les arbres nous protégeront du vent, fait remarquer Yves, et ce champ est un terrain idéal pour atterrir. Nous volons à présent à dix nœuds et allons bientôt toucher terre. Préparez-vous, genoux légèrement écartés et fléchis, les deux mains accrochées à la rambarde de la nacelle pour amortir les chocs, s’il doit y en avoir.
Les trois passagers prennent la position apprise avant l’embarquement, s’attendant à un atterrissage conventionnel quelques minutes plus tard. Soudain, tout change. Le ballon abandonne l’axe du pré pour se déporter à toute allure sur la gauche. On survole encore un petit bois, une ronde colline blanche et nue, innocente et, derrière, c’est le cauchemar.
Il n’y a plus d’herbe et plus de pré, mais un univers de fer et de rouille, une gare semblant désaffectée, de nombreuses voies ferroviaires, des wagons hors service qui achèvent de pourrir mélancoliquement. Au-delà de la gare, tout près, une nationale où passe un flot serré de voitures et, encore plus menaçante, la double voie d’une autoroute encombrée. Il n’y a nulle part où se poser. On a quitté la paisible vallée pour aborder un monde hostile. De nombreux pylônes électriques, redoutables pour les ballons, tendent leurs bras de métal et leurs lignes à haute tension au travers du bleu du ciel.
Eléonore enregistre ces données avec étonnement, regardant la montgolfière approcher de cet univers qui n’est pas fait pour  elle et qu’elle n’aurait jamais dû côtoyer. Yves hurle à Christian, le jeune pilote qu’il initie au vol en montagne :
- Laisse-moi les commandes, il faut vite prendre de l’altitude.
Un vent de panique souffle sur l’équipage…  

Loin de Srinagar


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Les trois bateaux constituant les Montréal house-boats sont des embarcations ventrues,  toutes en bois, comportant chacune un grand salon-salle à manger, une cuisine et trois chambres avec leurs salles de bains équipées de toilettes, douche et baignoire, plus un pont garni de banquettes et de pots de fleurs. A Paris, on les appellerait des péniches. Un ponton commun pourvu d’une table et de chaises permet de prendre ses repas dehors si on le souhaite. Un vieil homme aux chicots noirâtres qui semblent le faire souffrir, Gulzar, vêtu de l’ample pantalon kashmiri, prend soin de l’ensemble des house-boats et fait la cuisine. Comme je suis l’unique occupante des lieux et que je suis végétarienne, je ne lui donnerai pas beaucoup de travail. Ces house-boats ont l’avantage d’être amarrés dans un joli endroit désert, contre une langue de terre avançant vers les eaux calmes du lac Dal. Là, les deux oncles de Muna, charmants vieux messieurs ayant vécu, l’un en Allemagne et l’autre en Afrique du Sud avant de retrouver leur terre natale, à l’irréprochable accent très oxfordien, habitent deux maisonnettes contiguës, chacune flanquée d’un petit jardin où foisonnent dahlias, cosmos, soucis et marguerites. Muna loge dans l’une d’elles.

Le mobilier, datant du siècle dernier, réalisé en ce curieux style anglo-indien, est en bois ouvragé, tourmenté à l’infini par les ciseaux du sculpteur. Plus étrange qu’élégant, il dégage une impression de chaleureux confort.

Je consacre le premier jour à retrouver mes repères sur le lac Dal, reconnaissant la ravissante petite mosquée plantée sur l’eau, le marché flottant, les champs de lotus rouges, le Zéro Bridge et Shalimar Bagh, bien sûr. Une shikara étant spécialement affectée aux Montréal house-boats, donc à moi seule, j’en profite pour naviguer paisiblement sur ces étendues liquides, puis sur la rivière que jouxtent différentes fabriques, de papier mâché, laque, poterie et ateliers de tissage de tapis ou tissus. Les tailleurs sont pour la plupart installés sur les estrades de leurs minuscules échoppes, en face des embarcadères, travaillant assis en position du lotus devant leurs antiques machines à coudre. Gulzar, préposé à mon service, ne me quitte pas d’une semelle, serviable, empressé et encombrant.
 

mercredi 2 juillet 2014

CHEZ UN SOUFI A SRINAGAR


Aziz, soufi guérisseur et créateur de merveilleux tapis

En shikara sur le lac Dal




Le Montreal houseboat sur le lac Dal

Le Shalimar bagh, le Jardin de l'Amour

Martin pêcheur sur le lac Dal

 

La petite mosquée du lac Dal
En retrait de la concentration de trois mille houses boats formant un village flottant sur le lac Dal de Srinagar, capitale du Cachemire, s’élève le lacis de maisons souvent en bois ouvragé de la vieille ville, avec ses marchés, ses petits artisans et ses fumeurs de narguilés. C’est là que vit Aziz, le soufi guérisseur et créateur de tapis.

 

Ses talents de guérisseur


Les rues n’ayant la plupart du temps pas de nom et les maisons pas de numéros, les ruelles étant trop étroites pour s’y engager en voitures ou en rick shaws, c’est à pied que se découvre la vieille ville. Si l’on veut se rendre à une adresse précise, mieux vaut se faire accompagner. Au détour d’une ruelle, dans une étroite maison de brique et de bois ornée d’un maigre jardin servant de potager vivent Aziz le guérisseur, sa femme et ses deux filles. Une foule d’une dizaine de personnes s’entasse déjà dans le corridor précédant la salle de consultation servant aussi de salon et de salle à manger – il y a peu de meubles dans les intérieurs kashmiris, on s’assied sur des coussins, on mange et on dort par terre. Une gamine a un gros pansement sur le front, un homme la joue gonflée par une mauvaise dent. Tous ont davantage confiance dans les talents d’Aziz que dans ceux des médecins d’un hôpital qui gagnerait à être plus propre. Ils attendent patiemment leur tour. Fatima, l’épouse d’Aziz, introduit l’homme qui a mal aux dents tout en renouvelant l’eau de la théière et les sablés qu’elle a confectionnés – offrir du thé fait partie de l’hospitalité.



Ambiance dans la vieille ville

La vieille ville

Dans une boutique de draps

Burkas dans la vieille ville
La salle est rigoureusement propre et repeinte de frais. Aziz est un homme de 62 ans originaire du Pakistan. Il fut initié au soufisme par son maître resté à Lahore, trop âgé pour le suivre à Srinagar lors de la partition de ce pays et de l’Inde, qui déplaça des millions de personnes. Comme tous les religieux, il est vêtu de blanc, le petit bonnet des hommes pieux vissé sur le crâne. Quand son patient vient s’asseoir sur ses talons devant lui, il ne lève pas le nez du Coran qu’il est entrain de lire, sa main égrenant le chapelet qu’il tient, chaque grain correspondant à une sourate. Puis il se concentre quelques instants, yeux fermés. Ensuite, il sourit au patient, touchant successivement son front, sa bouche et son cœur de sa main droite en guise de salut de bienvenue. L’homme refuse les gâteaux de Fatima mais accepte le thé.


Aziz en consultation



Aziz en train de créer l'un de ses merveilleux tapis

Dans une étagère située à sa droite, contenant herbes, fioles, potions et grimoire, Aziz prend une feuille d’eucalyptus qu’il roule en bâtonnet, la trempe dans une fiole, l’approche des lèvres du patient, puis de l’intérieur de la bouche, la frottant sur la partie malade. L’homme se dit tout de suite soulagé.

Aziz lui demande son nom, prénom, lieu d’habitation, date et heure de sa naissance. Puis il consulte l’un de ses livres, prend une feuille de papier sur laquelle il dessine douze carrés correspondant aux douze signes du zodiaques, remplit ceux qui concerne son malade de caractère qu’il refuse d’expliquer, sans quoi le talisman ne serait plus valable. Il repli le papier le plus étroitement possible, choisit une bobine de fil noir dans l’étagère et entoure le fil autour du papier de façon à le recouvrir en entier, laissant un bout dépasser pour servir de collier. Il le met au cou du malade en expliquant :

- J’ai insensibilité ta douleur avec des plantes et écrit à ton cou les invocations bénéfiques correspondant à ta naissance. Reviens me voir dans trois jours. Puis, si le mal et l’infection sont toujours là, tu iras te faire arracher ta dent, mais j’espère ainsi la sauver.

L’homme s’incline, remercie et remet son obole à Fatima, un beau poulet prêt à cuire. Aziz ne fait jamais payer ses malades, mais sa femme accepte leurs offrandes.

 
Qui seront fabriqués dans des ateliers voisins

En suivant son plan de travail


Pour créer un délicieux Arbre de Vie


La voie du soufisme


Voie mystique de l’Islam, la plus mystérieuse et la moins bien connue, le soufisme recherche l’amour de Dieu grâce à l’intériorisation, la contemplation et la sagesse. Les membres de cette organisation ésotérique certifient que Mahomet adoptait déjà cette forme de savoir auquel il n’a initié que certains de ses disciples, parmi les meilleurs. La voie de la sagesse suprême commande le non-attachement aux choses du monde et le combat intérieur contre le vice. Ainsi, la Jihad, la guerre sainte prônée à tort par les terroristes au nom d’Allah, est une erreur pour les soufis, cette guerre sainte ne devant être qu’intérieure. On doit combattre les forces du mal qui sont en chacun de nous.

Pour se faire comprendre de leurs fidèles, les soufis ont recours à la musique et à la danse permettant d’entrer en transes (les derviches tourneurs), aux symboles qu’Aziz exprime si bien dans ses tapis : l’arbre de vie ou de connaissance représentant les progrès acquis par le sage s’adonnant à la méditation, les portes du paradis qui doivent s’ouvrir une à une jusqu’à Dieu, grâce à l’ascèse et à l’évocation rythmée du nom d’Allah conduisant aussi à la transe, la montagne cosmique figurant la barrière séparant l’homme de Dieu, qu’il faut bien sûr parvenir à gravir grâce à l’ascèse et à l’union extatique. Cette union peut se réaliser virtuellement ou dans l’acte amoureux rapprochant l’homme de son Créateur.

Organisé en confréries secrètes spécialisées dans telle ou telle pratique, le soufisme s’est vite propagé en Afrique, Moyen-Orient et Asie. Pour beaucoup, c’est l’âme de l’Islam. Pour d’autres, c’est une hérésie qui effraie par ses pouvoirs magiques et qu’il faut combattre. C’est pourquoi Aziz demeure discret sur son passé pakistanais et préfère se présenter comme simple guérisseur. 

 

Créateur de tapis montrant le chemin de la sagesse


Quand le dernier patient est reparti, Aziz semble épuisé. Son front luit de sueur. Il se concentre de nouveau sur les pages de son coran, boit un peu de thé, grignote quelques biscuits sur l’invite de Fatima et semble bientôt avoir recouvré ses forces. L’après-midi, il ne consulte pas et se livre à son passe-temps favori. Il organise en quelques coups de crayons les futurs dessins de ces merveilleux tapis auxquels les habitants de Srinagar prêtent des pouvoirs magiques.

- Quand on prie sur les tapis d’Aziz, me confie Gulzar, son voisin, on ressent quelque chose de bien plus profond que si l’on utilise un tapis ordinaire. On est alors vraiment en union avec Dieu. C’est pourquoi chacun cherche à en acquérir.

- Lorsque j’étais plus jeune, je tissais moi-même mes tapis, j’ai trop de patients à présent pour en avoir le temps. Alors les voisins ont acheté des métiers. J’organise leur travail en notant tout à l’avance et ils réalisent ainsi des tapis dont nul, même pas moi, n’a jamais vu le dessin. C’est peut-être un peu magique…

Les tapis sont ensuite mis en dépôt dans les diverses coopératives de la ville et chacun est payé à la vente, sauf Aziz qui s’obstine à refuser tout argent, qu’il considère comme impur. Ses fidèles pourvoient à ses besoins : on lui a donné sa maison et le peu qu’elle contient, l’éducation de ses filles a été prise en charge, l’une apprend la médecine traditionnelle, l’autre le Droit, les diverses offrandes suffisent à la vie quotidienne... Ainsi va l’existence, chez les sages soufis.

 

 

 

mardi 1 juillet 2014

PROMENADE EN SARDAIGNE

Précieuse Sardaigne


 
Cagliari vue de la Tour de l'Eléphant

Fronton de la cathédrale Sainte Marie

Crypte de la cathédrale Sainte Marie


Marina Piccola

 

 

Des envahisseurs successifs

Rarement, île fut plus convoitée que la Sardaigne. Peuplée dès 350 000 ans avant JC, sans doute par des marins toscans, la Sardaigne, terre âpre et sèche, tira toujours ses ressources de la mer, tout en devant se protéger des pilleurs venus des flots. Vers 1800 avant JC, durant l’âge de bronze, des villages fortifiés s’organisèrent autour de puissants nuraghi, tours de pierre faites de blocs cyclopéens, entourées de plusieurs enceintes, dont il existe encore les vestiges d’une centaine d’entre eux dans l’île. Une vingtaine est toujours bien conservée et peut comporter jusqu’à trois étages.
Entre les IX è et VII è siècles avant JC, les Phéniciens établirent des comptoirs à tous les points stratégiques des côtes, attirés surtout par les richesses des mines de plomb et d’argent du sud-ouest de l’île. Lors de la troisième guerre punique entre Rome et Carthage, au III è siècle avant JC, les Phéniciens, alliés de Carthage, furent chassés de l’île que Rome annexa en 238 avant JC. Sa domination dura jusqu’au début du V è siècle. Ensuite, Vandales, Byzantins et Arabes furent successivement attirés par la position avantageuse de l’île, avant que Pise et Gênes ne se la disputent. En 1323, 300 vaisseaux de guerre catalo-aragonais débarquèrent sur la côte sud-ouest et commencèrent sa conquête, occupant el pays jusqu’au tout début du XVIII è siècle et l’accablant d’impôts. La Sardaigne passa alors à l’Autriche, puis à la Savoie sans pouvoir enrayer de terribles famines. Des réformes au XIX è siècle n’empêchèrent pas misère et banditisme et, en 1847, l’île fut régie par Turin sans devenir beaucoup plus riche lors de l’unité italienne. Elle paya un lourd tribut humain pendant la Première guerre mondiale. Mussolini tenta ensuite de la sortir de la pauvreté, créant notamment l’exploitation minière du lignite. En 1948, la Sardaigne et quatre autres régions italiennes se virent accordé leur propre parlement. Encore aujourd’hui, elle jouit du statut de région autonome gouvernée par un président, depuis juin 2004, Renato Soru, un milliardaire sarde ayant fait sa fortune par Internet et s’attaquant enfin aux grands problèmes de l’île, chômage, assainissement de l’administration et développement touristique, la dotant de routes admirablement entretenues et d’une structure hôtelière de qualité, même pour les chambres d’hôtes, très peu chères et toujours rigoureusement propres.

 


Château de Salvaterra

Plages de Tharros

Ruines phénkiciennes de Tharros

Nuraghe de Losa


Le pari de l’Agha Khan

Dans les années soixante, Karim Agha Khan et quelques uns de ses amis décidèrent d’investir en Sardaigne et d’y créer un port capable d’accueillir les gros yachts des célébrités du moment. Pour ce faire, ils achetèrent à des paysans désargentés huit mille hectares de terre, dont dix kilomètres de littoral entre le Golfo de Cugnana et le Golfo d’Arzachena, au nord-est de l’île, qu’ils baptisèrent la Costa Smeralda, la Côte Emeraude. A Porto Cervo, capitale miniature de ce royaume de privilégiés, ils voulurent exprimer la quintessence du style méditerranéen, chargeant leurs architectes d’y créer le port idéal, avec des emprunts aussi bien au style du Maghreb qu’à celui des villages grecs. Même si l’actuel Agha Khan n’en est plus propriétaire, le jet set international continue de s’y presser et les yachts les plus somptueux d’y mouiller.

 

Comment visiter la Sardaigne

Un fort contraste oppose toujours l’intérieur de l’île, parfois montagneux ou au contraire creusé d’étangs et de lagunes longtemps infestés par la malaria, au littoral. Dans les terres, les paysans vivent péniblement de maigres cultures et de leurs troupeaux de chèvres et de moutons, mais bénéficient à présent des subventions européennes et la plupart des villages ont été modernisés, perdant en pittoresque mais gagnant en confort. Sur la côte au contraire, les heureux propriétaires ont fait des affaires en or en lotissant leurs terrains. Pourtant, la Sardaigne a réussi à ne pas trop gâcher son littoral en évitant le béton et les tours de la Costa Brava par exemple, et en gardant de nombreuses zones sauvages, ce qui permet de somptueuses découvertes de criques couleur turquoise, intactes et préservées.
A part le mois d’août où les touristes italiens se ruent sur la Sardaigne, le reste de l’été permet de voyager paisiblement et l’on trouve toujours à se loger chez l’habitant pour très peu cher, à quelques kilomètres seulement du rivage. Des cars confortables sillonnent l’île, mais le plus agréable est bien sûr de louer une voiture pour en faire tranquillement le tour en dix jours à peine, sans oublier quelques incursions vers l’intérieur du pays. Partout, forteresses et antiques tours de guet attestent le passé agité de la Sardaigne.

 


Bosa

Bosa dominée par sa forteresse

Bosa la nuit




Alghero, la maison de Charles Quint

Calèche à Alghero


Ambiance dans une ruelle de Bosa

La côte ouest de Cagliari à Alghero

Cagliari offre depuis des siècles un mouillage confortable aux bateaux de tout tonnage dans une rade bien abritée, bordée de lagunes où nichent les flamants roses. La vieille ville, nommée « la marina », commence tout de suite sur le port et s’élève jusqu’aux hauteurs d’Il Castello, remparts médiévaux de pierre blanche veillés par deux grandes tours carrées et creuses, celle de l’Eléphant délimitant l’ancien ghetto devenu le quartier de Santa Croce et celle de Saint-Pancrace, devant le château neuf. A l’intérieur des murailles courent les ruelles étroites de la cité médiévale avec l’université, la cathédrale à l’admirable crypte toute en marbre, les musées et les palais pisans. Du Bastione San Remy, la vue porte sur toute la ville et sur le nouveau château à la sobre façade classique. Deux jours suffisent pour bien connaître la ville, ses petits cafés et restaurants de fruits de mer, puis il est agréable de se baigner sur la longue plage blonde d’Il Poetto et de pousser jusqu’au port de Plaisance de Marina Piccola, bien sûr gardé par une vieille tour.
De Cagliari, on prend la route d’Iglesias vers la côte ouest, en faisant un détour par la délicieuse chapelle romane d’Uta, plantée en pleine campagne. Quelques vieilles rues à Iglesias, le Dôme et l’église baroque de Sainte Claire d’Assises. De la tour du château très endommagé de Salvaterra, on a une jolie vue sur la vieille ville. D’Iglesias à Oristano, on longe les lagunes et les dunes molles de la Costa Verde, où l’on peut se baigner sans voir personne. A oristano, la vieille ville et ses ruelles animées se serrent autour du Dôme aux élégantes pierres ocrées, puis on continue par une route montagneuse aux vues splendides jusqu’à Capo San Marco pour voir les impressionnants vestiges de ce qui fut le puissant port phénicien de Tharros. Le site est enchanteur, près d’une crique bordée d’une plage accueillante, encore une belle tour de guet et les colonnes antiques dressées contre le bleu de la mer.
Un peu au sud de Paulilatino s’élève le fameux nuraghe de Losa, sans doute le plus imposant de l’île. Des blocs cyclopéens de pierre forment des clefs de voûte laissant filtrer la lumière. Des couloirs partant de la pièce centrale mènent à deux tours latérales et un escalier s’élance vers les étages. On se demande encore par quels moyens on put, à partir de 1800 avant JC, amasser de tels blocs de défense et les agencer si savamment qu’après presque quatre mille ans, ils tiennent encore.
Si l’on a la chance d’arriver en fin de journée à la petite ville de Boasa construite sur les berges du Temo et blottie aux pieds de son massif Castello Malapisna, le soleil dore ses maisons bariolées et les eaux du fleuve. On peut dîner en terrasse, au bord de l’eau, de savoureux antipasti sardes, multiples entrées de charcuterie, fromages et crudités. Quelques kilomètres plus loin, à l’estuaire du Temo, a été construite une harmonieuse marina moderne.
Alghero est surtout célèbre par la visite qu’y fit Charles Quint en 1541 et l’on peut encore voir l’altière maison l’ayant hébergé. Il reste de nombreux témoignages des remparts médiévaux, tours et bastions contre lesquels viennent mourir les vagues. La côte, découpée avec de nombreux à pics, est très belle jusqu’à Capo Caccia, où un vertigineux escalier plonge vers les ondes.

 
Capo Caccia

Capo Caccia, plongée vers la mer

Castelsardo



Porto Cervo, Casta Smeralda

Castelsardo, château des Doria

De Sassari à la Costa Smeralda et la côte est

De l’ancienne ville universitaire du XVI è siècle, il reste peu de vestiges, quelques maisons gothiques, quelques vieux palais, des bouts de remparts. Le dôme gothique de Saint Nicolas fut édifié au XV è siècle, mais sur la façade a été plaqué un décor baroque.
L’arrivée à Castelsardo, port de la côte nord dominé par la puissante forteresse Doria, est un ravissement. Le château et ses remparts, les maisons de teintes pastel du bourg, le port prolongé par une jetée forment un ensemble parfait. Il faut monter par les ruelles et pénétrer à l’intérieur de la forteresse dont plusieurs pièces ont été restaurées et évoquent le souvenir d’une épouse Doria, la célèbre Eleora d’Arborea, qui gouverna sagement, au XIV è siècle, l’une des principales provinces sardes portant son nom et élabora un code de lois très en avance sur son époque, la Carta de Logu. Des remparts, al vue embrasse toute la côte. En contrebas du château, la cathédrale se signale par son sévère clocher noir. Elle renferme les émouvantes œuvres du mystérieux Maestro du Castelsardo que l’on n’a jamais pu identifier. Ce paradis en miniature imaginé par l’Agha Khan et ses amis couvre donc un vaste territoire au nord e la côte est, la Côte d’Emeraude et sa capitale de Porto Cervo. Tout autour de al baie s’élèvent de somptueuses villas blanches et roses dont les yachts sont ancrés à Porto cervo. Dès que l’on quitte cette enclave de luxe, on retrouve des paysages tout aussi beaux et bien plus accessibles au commun des mortels.
C’est une succession de baies paisibles et de ports de plaisance, de plages cachées dans la pinède, certaines vierges de tout estivant : Golfo Aranci et l’immense roche lui faisant face, Porto San Paulo et sa profusion de palmiers, Cala Gonone cernée par les pics du Monte Tului et du Monte Bardia, délicieux port mis à la mode par les dignitaires nazis dans les années trente, depuis la découverte par un pêcheur d’une profonde grotte à présent aménagée, la Grotta del Blue Marino, à laquelle on accède après une promenade en bateau.
Ensuite, la route délaisse un peu la mer pour escalader les montagnes, d’où la vue porte loin sur les gorges de Tortolli que l’on peut explorer à pied. Dans les villages de montagne tels que Bauner, on peut avoir al chance de voir la jeunesse, filles et garçons, en chemises blanches bien amidonnées et fleuries, monter sur de fringants poneys, faire la course par les ruelles.

Golfo Aranci

Grotte Marine
Ruines de Nora

Les filets écarlates de Portoscuso


Gorge vers Tortolli

La côte sud et ses vestiges romains

Les lagunes s’étendent aussi à l’ouest de Cagliari, toujours hantée par des colonies de flamants roses peu farouches. Puis on parvient à Nora, ancienne cité romaine ayant succédé à une colonie phénicienne. Le site occupe tout un cap s’avançant vers la mer, ombragé de pins centenaires. Colonnes, mosaïques, théâtre bien conservé, fondations de maisons, thermes et temples, tout prend un relief plus harmonieux contre le bleu de la mer sillonnée de voiles blanches. La côte s’étant beaucoup érodée, bien des vestiges sont maintenant sous l’eau et une plongée organisée par le centre de la Laguna di Nora permet d’évoluer avec les poissons parmi colonnes couchées et amphores. Du port de Portocuso où les pêcheurs usent de spectaculaires filets rouges, un ferry peut vous mener à l’île de San Pietro, d’origine volcanique, toujours habitée par une majorité de Génois.

 

 

 

 


L'auberge d'Urru