vendredi 4 novembre 2011

NOUVELLE EROTIQUE


Balade autour d'un cercueil

Miniature moghole illustrant le Kama Sutra



          L'église ressemblait surtout à un temple grec, la beauté en moins. On ne pouvait rien en dire, sauf qu'elle était vaste, froide, laide et prétentieuse. Un petit vent glacé la cueillit à la sortie du métro pour ébouriffer ses cheveux. Réflexe bien féminin, elle se baissa pour rectifier sa coiffure avant d'entrer sous le porche de l'édifice et s'aperçut alors que le rétroviseur dans lequel elle s'était regardée pour refaire sa raie n'était autre que celui du fourgon mortuaire. Ce genre de voiture ressemble à présent à n'importe quel véhicule familial. Aussi regretta-t-elle tout à coup le vieux corbillard de son village, tiré par des carnes emplumées de noir. L'assistance, sa famille en somme, n'était guère élégante. Les visons semblaient encore sentir la naphtaline et étaient d'une coupe démodée. Ses cousines arboraient comme un défi leurs cheveux blancs et leurs visages terriblement naturels et nus - elle avait fait exprès de mettre sur ses paupières une ombre verte et d'ourler ses yeux d'un trait de kohl. Les morts doivent se désoler, dans leurs vilains cercueils qu'on n'a même pas jugé bon d'enfouir sous une foison de fleurs, en contemplant de leurs yeux éteints des femmes laides, pour lesquelles on n'aurait envie ni de se damner, ni, surtout, de ressusciter. La chair est triste, lorsqu'elle n'est pas parée de jeux interdits ou de cérémonies secrètes.

Emouvante image de l'enfant aimée

Ange parmi les roses
          Tous ces couples semblaient tellement dignes et conventionnels, en apparence si unis, si chrétiens, avec leur ribambelle d'enfants à têtes sages, qu'ils lui donnaient un peu la nausée. Bien sûr, certains n'avaient par bonheur pas toujours été si respectables, durant leurs existences semblant si convenables. Elle avait autrefois rencontré ce cousin à cheveux blancs en compagnie d'une jeune personne assez vulgaire, sa secrétaire sans doute, dans une de ces auberges des environs de Paris, où les directeurs vont sauter leurs secrétaires. Dès lors, il rougissait chaque fois qu'il la revoyait, ce qui la faisait rire. On prêtait quelques amoureux plus ou moins platoniques à cette tante à la beauté à peine meurtrie et cet oncle à la haute silhouette élégante avait longtemps entretenu une maîtresse. Cette cousine à l'œil vif n'avait pas non plus manqué d'amants. Elles avaient même partagé le même, ce qui crée certains liens… C’était incroyable ce qu’ils avaient tous vieilli… Ils semblaient ratatinés, hors du temps, hors du monde, ennuyeux enfin. C'était sa famille, des dévots embourgeoisés qui repeuplaient la France. Ça... pour repeupler... Ça devait voter Front National et placer de l'argent en Suisse, donner, modérément, au denier du culte, faire dire des messes à la mémoire des chers disparus en marchandant les honoraires du curé et avoir encore quelques bonnes œuvres, à condition qu'elles ne coûtent pas trop cher.

Le sphinx mutilé de la tombe d'Oscar Wilde a
retrouvé ses attributs sexuels
          Elle se pencha au-dessus du registre disposé à l'entrée de l'église pour y inscrire son nom et son adresse, ce qui la dispenserait de subir l'effroyable corvée des condoléances, même si elle aimait bien celui qu'on enterrait ce jour-là. Une épaule l'effleura et elle sut que c'était lui, Dimitri, son cousin et son amant, celui avec lequel elle venait de passer la nuit, mais qui n'avait pas voulu qu'on les vît entrer ensemble en ces lieux. Il était remarié, bon père et bon époux lui aussi, bien entendu. Lentement, elle se tourna vers lui pour le regarder et, comme toujours, fut suffoquée de le trouver si beau et si naturel. Il lui souriait et elle se demandait s'il pensait encore à leurs étreintes de cette nuit. Il lui paru si désinvolte, indifférent probablement, qu'elle ne comprit toujours pas ce qu'il venait chercher auprès d'elle, sinon le frisson d'interdit que pourrait lui donner n'importe quelle femme. "Il n'est finalement infidèle que pour le plaisir d'avoir une double vie, même s'il ne prend aucun risque avec moi, incapable d'aimer vraiment, si délicieusement tendre et passionné lorsqu'il me voit qu'il m'est ensuite, et jusqu'à la prochaine fois, un douloureux tourment. Je n'attends par bonheur rien de lui, devinant qu'il m'oublie aussitôt qu'il m'a quittée, avec sa frivolité et son égoïsme d'homme. Il n'y a que les femmes pour être capables d'aimer et savoir bien souffrir. Il veut tout sans rien donner, un plaisir adultère et la sécurité d'une petite vie tranquille. Peut-être même leur ressemble-il un peu, à tous ceux de notre famille rassemblés là, qui n'aiment guère le danger et préservent si bien leur morne avenir ? Dimitri vieillira paisiblement près d'une femme jeune et terne qui l'ennuie et d'enfants lui donnant l'illusion de repousser le temps. Cette manie des hommes vieillissants de s'obstiner à procréer sans comprendre qu'ils représentent la fin de leur liberté et l'assurance-vie d'une épouse peu sûre de ses charmes. Tous ces gens m'emmerdent et je suis heureuse de ne pas leur ressembler, même si j'habite un gourbi et eux des châteaux."

          Brièvement, elle posa sa main sur celle de Dimitri pour le seul plaisir de rencontrer à nouveau cette peau qui l'affolait sans qu'elle pût en comprendre la raison. Elle avait eu des amants plus experts et plus fougueux, des hommes plus brillants et plus célèbres, et pourtant, c'était lui. C'était sa peau, et celle-là seule, qui avait le pouvoir de faire frémir la sienne, de lui murmurer des mots d'incantation et de sortilèges que Dimitri ne devinait même pas, car il n'était pas poète. Il ne saurait  donc jamais combien elle aimait à le respirer, à le laper, à poser ses lèvres sur chaque pouce de son ventre pour une dégustation amoureuse dont elle ne lui dirait rien. C'était son silencieux, son tendre et son pudique, celui qui ne savait rien exprimer et ne parlait surtout pas d'un amour qu'il n'éprouvait  sans doute pas. Pour le faire rire, elle lui murmura qu'il l'avait cabossée et qu'elle sentait encore en elle son empreinte, puis elle alla s'asseoir dans les rangs réservés à la famille, à peine curieuse et presque indifférente.

          La cérémonie fut telle qu'elle l'avait imaginée, ennuyeuse et dénuée de véritable émotion. A force d'être toujours si digne et compassé, si admirable, le clan familial ne dégageait ni chaleur ni douleur. Pas d'odeur non plus. Chacun était en représentation, soucieux de bien jouer son rôle. Il y avait si longtemps qu'elle ne les avait vus. Certains la reconnaissaient et lui adressaient un petit sourire, d'autres pas. Etait-ce à cause de ce parfum de scandale qui l'avait toujours environnée ou parce qu'elle avait également vieilli et était devenue différente ? Si Dimitri ne venait de passer la nuit avec elle, probablement ne serait-elle pas venue ? Ils l'avaient jugée et mal jugée, autrefois. Alors, elle ne les aimait plus, à de rares exceptions près. D'ailleurs, ces oncles et tantes de son enfance vacillaient au bord de la tombe et la jeune génération semblait si conforme au modèle imposé qu'elle n'avait nulle envie de la connaître.

          On lisait à présent les intentions des petits-enfants de celui qui reposait dans son cercueil. C'était si convenu qu'elle en fut atterrée. Famille, foi, honneur et patrie étaient bien sûr au rendez-vous. On parlait beaucoup de la piété du défunt et de ses rares qualités de grand croyant. Ces paroles, chargées d'un peu de poussière et de trop d'encens, restaient neutres, si marquées par les habituels critères religieux qu'elles ne pouvaient l'émouvoir. Et, comme toujours lors d'une célébration de cette religion de son enfance qu'elle n'aimait pas, elle en fut exaspérée. Ces arrogantes convictions, cette condescendance de ceux qui s'imaginent détenir le savoir et posséder la seule vérité en plaignant les autres de ne pas avoir les mêmes certitudes l'insupportaient.

          Devant elle, à trois rangs de là, il y avait une tante qu'elle n'aimait pas non plus, sans doute érudite mais donnant de telles manifestations de ses dévotions qu'elle en était indécente. Et, près de la tante, son fils, Dimitri. Sa veste en daim et son écharpe rouge le rendaient déjà différents des autres. Et elle se souvenait de son parfum de sueur et d'amour juste après qu'il l'eût aimée. Alors, sa peau avait un goût à peine amer, à peine salé, qui la bouleversait. Elle ne le quittait pas des yeux, oubliait le mort pour raconter tout bas à son amant leurs jeux de la nuit. Elle lui disait, dans le silence des prières, qu'elle aimait regarder son sexe s'enfoncer en elle quand il se tenait levé au-dessus d'elle et qu'ils n'étaient reliés l'un à l'autre que par ce bout de chair dont elle avait fait son culte ! Qu'elle voulait être écrasée sous lui et sentir peser sur elle sa force d'homme, ses muscles durs et son ventre parfait. Il n'y avait pas une once de graisse en lui et il avait un corps de statuaire, ferme et dru. Mais elle aimait aussi ses rides, ces marques du temps qui rendent humain et vulnérable un visage.
Laissez les morts ensevelir les morts...

          Lorsque tous s'agenouillèrent au moment de la consécration, elle lui raconta tout bas et joua à se dire qu'il devait en effet l'entendre, que c'était devant lui qu'elle s'inclinait, dos tourné à l'autel, mains jointes autour de sa taille, bouche appuyée à son sexe. Ensuite, elle aurait joué à le dévêtir à peine, plongeant ses mains dans l'ouverture du pantalon, sombre évidemment, qu'il portait ce matin-là. Et elle aurait agacé, pétri et palpé sa chair avant de faire jaillir ce sexe dont elle savait le moindre détail, qu'elle aimait à effleurer à peine de la paume de sa main lorsqu'il la désirait. Sa bouche entrouverte, plutôt que de l'engloutir, aurait préféré le parcourir de la racine à son extrémité pour une humide caresse. C'étaient ces pensées-là, et celles-là seulement, que suscitait cette assemblée si pieuse et si faussement chagrinée. Elle-même se préférait putain que vestale.
Autre miniature moghole

          Dimitri, sans la regarder, quittait sa place et marchait vers la sortie. Pour ne pas sembler le rejoindre - elle savait qu'il avait un rendez-vous et ne l'attendrait pas -, elle laissa passer quelques minutes avant de s'en aller à son tour. Il n'était plus à l'église et elle n'avait rien à y faire, rejetée et jugée depuis longtemps par une famille à laquelle elle refusait d'appartenir, dont les normes et les croyances ne seraient jamais les siennes. D'ailleurs, elle n'en aimait  que les membres les plus scandaleux. A sa façon païenne, elle avait honoré son vieil oncle en vénérant, durant l'interminable office dénué d'âme comme de poésie, sans belle musique et sans véritable sens du sacré à vénérer ou profaner, le sexe et la peau de Dimitri. Objet de ses adorations.

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