lundi 3 juin 2013

NOUVEAU ROMAN HISTORIQUE

                                          Bonnie Prince Charlie



Il était beau, follement brave et audacieux. Sans argent, sans armée, sans appui, il débarqua avec cinq amis sur les rivages tourmentés de l'Ecosse de l'ouest. Son intention : parvenir à soulever ses partisans jacobites pour reconquérir le trône de son père usurpé par leurs cousins Hanovre. Adulé par ses hommes et surtout ses fidèles Highlanders des Hautes Terres, il battit l'armée anglaise, conquit Edimbourg et voulut marcher sur Londres...
 
Ci-dessous un extrait de cette fantastique épopée. Ce roman historique paraît aux éditions numériques Néo Book le 22 juin prochain.


Charles et ses amis abandonnèrent leurs montures dans la cour. Puis il pénétra dans le château de ses ancêtres, qui avait accueilli la reine Marie Stuart à son arrivée de France. Marie avait adoré Holyrood House et avait décoré ses appartements de l’aile ouest avec le raffinement de la Cour de France : précieuses tapisseries, meubles richement sculptés, soieries de Lyon brodées à ses armes. Dans l’antique chapelle édifiée par le roi David Ier là où il avait aperçu un cerf portant entre ses bois la croix, Marie s’était mariée deux fois, deux mariages malheureux. C’était à elle surtout que songeait Charles en entrant dans la chapelle. Elle s’était d’abord unie à lord Darnley qu’elle avait fait roi et qui l’en avait remerciée en assassinant sous ses yeux, dans ses appartements, son secrétaire Rizzio. Puis elle s’était unie, après la mort programmée de Darnley, à son assassin, lord Bothwell, dont elle était éprise. De Darnley, Marie avait eu un fils qu’elle n’avait guère connu, mais qui avait été roi d’Écosse, d’Angleterre et d’Irlande et dont Charles descendait en droite ligne. De Bothwell qu’elle avait follement aimé, elle avait attendu des jumeaux qui n’avaient pas vécu...

Dans la Grande Galerie où l’on avait élu les nouveaux pairs du royaume en 1707 et qui servait aussi de salle de bal, Charles contempla les portraits des rois d’Écosse.

Ce qui inquiétait Charles, ses deux lieutenants-généraux et les chefs de clans était la prochaine arrivée du général Cope, dont l’armée allait rejoindre les deux piteux régiments de dragons. Il avait débarqué le 19 septembre à Dunbar avec deux mille deux cents hommes et marchait vers Haddington. L’armée jacobite se montait à deux mille quatre cents Highlanders, et ses rangs ne cessaient de grossir. Le bourgmestre et les notables lui remirent quinze cents mousquets. Une centaine d’Highlanders n’avait que des faux aiguisées des deux côtés. Parmi les clans qui avaient rejoint Charles, il y avait les sept clans MacDonald, les Cameron, les hommes d’Atholl, les Stewart d’Appin, les MacGregor, le régiment de Perth, les MacLachlan, la bande de Nairne et quelques deux mille cinq cents gentilshommes et soldats des Lowlands, ainsi que des volontaires recrutés à Édimbourg, tel que le régiment du duc de Perth. L’armée installa ses tentes dans le Parc Royal et, le matin du 19 septembre, pour parer à l’arrivée des troupes du général Cope, Charles donna l’ordre de marcher à l’Est, jusqu’à Duddingston, où il harangua ses hommes :

– Messieurs, avec l’aide et l’assistance de Dieu, je ne doute pas de faire de vous un peuple heureux et libre. Cope ne pourra nous échapper comme il le fit dans les Highlands.

Un rugissement d’approbation lui répondit. Tous avaient hâte de se battre et en avaient assez de ces « tuniques rouges » qui ne cessaient de se dérober. Charles envoya ses éclaireurs reconnaître l’armée de Cope, qui marchait vers Tranent. La ville était dominée par des collines que Charles voulut occuper avant son rival. À nouveau, les deux armées rivalisèrent de vitesse et les hommes, des deux côtés, s’épuisèrent en marche forcée par des chemins escarpés.

Alors que Cope atteignait Tranent avant Charles et occupait une position stratégique sur la route principale et les collines voisines, il commanda à ses troupes de marcher vers le Nord en se rapprochant de la mer pour se retrancher derrière l’Esk, entre Musselburgh et Dalkeith, afin de s’approvisionner. Des canons s’embourbèrent, les chariots contenant le peu de vivres ne purent passer. Ses éclaireurs vinrent l’avertir de l’approche de l’armée jacobite et Cope dut renoncer à son plan. Il n’était plus temps d’atteindre l’Esk. Mieux valait se regrouper sur les hauteurs de Tranent. Ses hommes, épuisés par cette marche inutile et furieux de revenir vers leur position de départ, murmurèrent que leur chef se moquait d’eux, alors que l’endroit aurait été idéal pour affronter les Jacobites. Au Nord s’étendait une mer grise et calme pour l’instant. Au Sud courait un fort remblai parallèle à la route allant de Preston à Seton, ce qui délimitait un champ de bataille où l’armée de Cope pouvait se déployer en bon ordre et avoir l’avantage du terrain.

Les éclaireurs de Charles vinrent l’avertir.

– Ils auront l’avantage du terrain, étant protégés par des barrières naturelles. Les nôtres devront prendre de sérieux risques pour affronter les troupes de Cope et s’exposer au feu de l’ennemi.

Cette bataille tant espérée s’annonçait mal. Comme d’habitude, les chefs de clans se disputèrent pour savoir qui occuperait la position honorifique à la droite du prince. Charles, excédé, proposa de tirer au sort.

Les différents clans marchaient au combat en solitaires ou regroupés selon des affinités remontant parfois à la nuit des temps. Il fallait compter avec ces détails avant de décider d’un plan de bataille. Charles savait par exemple que les MacDonald de Glen Garry combattraient avec les Clanranald et ceux de Keppoch. De même, les Cameron avaient l’habitude de se battre avec les Stewart d’Appin. Charles prit des brins de paille et décida que le plus court occuperait la position à sa droite.

Ce furent les MacDonald de Glen Garry qui remportèrent la position tant enviée. Les autres MacDonald, furieux que le sort ne les eût pas désignés, formèrent une délégation qui vint trouver Charles.

– Les MacDonald ne combattent qu’à la droite de leur prince. Si Votre Altesse ne nous désigne pas à ce poste, nous ne nous battrons pas.

Charles, découragé par ces stupides querelles, tenta d’argumenter.

– La décision ne vient pas de moi, mes amis, mais du hasard. Le temps presse.

– Dans ces conditions, les MacDonald ne se battront pas, répétèrent leurs chefs avec obstination.

On n’arrivait à rien. Excédé, Cameron de Lochiel arbitra le différend en proposant :

– Si la bataille a lieu aujourd’hui, nous marcherons à la droite du prince comme le sort en a décidé. Sinon, nous vous offrirons demain l’aile droite et nous changerons chaque jour.

L’honneur était sauf et on accepta l’offre. Charles respira. On allait pouvoir passer aux choses sérieuses ! Il fallait couper à l’armée de Cope la route d’Édimbourg par laquelle pouvaient lui parvenir des renforts. Charles s’adressa à O’Sullivan :

– Que la Brigade d’Atholl aille se poster sur la route de Preston pour intercepter les renforts.

Quand lord George apprit ces dispositions pour lesquelles on ne l’avait pas consulté, il menaça Charles.

– Si Votre Altesse ne rappelle pas les hommes d’Atholl, je ne combattrai plus pour la cause jacobite.

Ces éternelles susceptibilités étaient épuisantes, mais Charles s’efforça de lui expliquer :

– Je ne voulais pas vous blesser, lord George, et vos avis me sont précieux. Cinq cents hommes sont partis vers Preston pour barrer la route d’Édimbourg. Voyez-vous un meilleur plan ? En ce cas, je m’y conformerai.

En bougonnant, lord George convint que la disposition était judicieuse et qu’il valait mieux ne rien changer. À l’avenir, il voulait pourtant être tenu au courant des ordres de Charles.

L’armée put se remettre en marche, approchant par le Sud-Ouest du champ où Cope avait déployé son armée. Trois bataillons campaient sur leurs positions, formant un angle droit. L’un se trouvait parallèlement à la route de Preston, les deux autres formaient deux rangées le long de celle menant de Tranent à Cockenzie, village de pêcheurs situé en bordure du Firth de Forth. Un quatrième bataillon se tenait en réserve.

Après avoir observé l’armée ennemie d’une éminence s’élevant près de Tranent, Charles convoqua les différents chefs de clans pour leur expliquer la situation et requérir leur avis. Après bien des palabres, on se mit d’accord pour contourner Tranent par l’Ouest, filer plus au Sud en direction de Seton, puis remonter les positions de Cope en franchissant la route de Preston à Seton. On se regrouperait en trois corps d’armée devant le remblai protégeant l’armée de Cope.

La nuit tomba et les Jacobites s’enroulèrent dans leurs manteaux sur l’herbe humide. Charles se retira sous une tente de fortune. On vint le prévenir qu’un fermier avait quelque chose d’important à lui dire. On le fit entrer. Il se nommait Robert Anderson et habitait Whitburgh.

– Il y a longtemps que j’espérais la venue d’un prince de votre Maison, Votre Altesse. Il se trouve que l’armée de Cope campe dans un champ qui m’appartient et je crois pouvoir vous aider.

Charles lui fit servir une chope de bière.

– Ce mur serait dangereux à franchir pour votre armée, mais Cope ignore qu’à un endroit caché par des broussailles, il y a une brèche assez large pour permettre à trois hommes d’y passer. J’y suis allé voir, Cope ne l’a pas découverte et elle n’est pas gardée. Je peux vous y conduire.

– Tu me proposes de profiter de la nuit pour y faire passer mon armée. J’envoie deux hommes en reconnaissance vérifier si ton plan est praticable. Conduis-les.

Charles voulait s’assurer que ce n’était pas un piège tendu par Cope. Les trois hommes revinrent un quart d’heure plus tard, affirmant que le plan avait toutes les chances de réussir.

Charles convoqua lord George et les chefs de clans pour leur exposer le plan de Robert Anderson. Ils furent d’accord pour agir à la faveur de la nuit. En dépit de ses protestations, le fermier s’en retourna chez lui avec une bourse bien remplie.

Dans le camp jacobite, on s’arma sans bruit, se formant en colonnes pour une fois disciplinées, chacun attendant son tour sans s’énerver. Les hommes se faufilèrent par la brèche débarrassée de ses broussailles et se rangèrent aussitôt selon l’ordre de bataille défini en colonnes s’étirant jusqu’à la mer, s’aplatissant dans les hautes herbes pour ne pas être aperçu des soldats de Cope, campés à moins de deux cents pas d’eux. Une première ligne de douze cents hommes fut ainsi formée, doublée par une seconde de six cents hommes sans fusils, mais avec des épées ou des faux fixées au bout de bâtons de huit pieds de long, armes redoutables dans les corps-à-corps.

Une fois la première ligne dirigée par lord George dissimulée sur ses positions, celui-ci envoya son ordonnance, le chevalier de Johnstone[1], veiller au passage de la seconde colonne, sous les ordres de Charles et de lord Nairn. Au moment précis où il aidait Charles à se couler par la brèche claqua le premier coup de fusil. À la faveur de l’aube naissante, en ce 21 septembre 1745, les sentinelles de Cope venaient de distinguer les soldats jacobites de la première ligne.



[1] C’est au chevalier de Johnstone que l’on doit le récit le plus précis de cette bataille, nommée par la suite bataille de Prestonpans, du nom d’un autre village côtier, situé juste au nord de Cockenzie.
 

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