mercredi 14 septembre 2016

THRILLER



        Antoine approchait un petit miroir de la bouche de Rose. Pour elle, il était en effet trop tard. Aucune buée ne vint ternir la surface de la glace. Son estomac n’avait même pas réagi au vomitif et elle n’avait pu expulser le poison qui était déjà passé dans le sang et avait paralysé le cœur. La marquise d’Incarville prit son portable, forma un numéro qu’elle connaissait par coeur et donna ses ordres tandis qu’Olivier revenait avec un radiateur électrique.
     – Rose ou votre belle-fille avaient-elles des ennemis ?
     – Rose était une bonne petite, adorable et ravissante, qui n’aurait jamais fait de mal à une mouche et que tout le monde appréciait pour son humeur égale.
     – Un amoureux éconduit, peut-être ? demanda Olivier Vernet.
   – Tout est possible. Vous savez, j’écoute le moins possible les ragots du village et je m’en porte plutôt mieux.
    – Et votre belle-fille ?
   Antoine nota l’imperceptible rougeur qui était montée aux joues de la vieille dame, ainsi que son ton hésitant pour répondre :
   – Non, je ne vois pas…
   Pour se donner une contenance, elle s’essuya délicatement les lèvres avec son mouchoir avant de reprendre :
   – Peut-être que ni ma belle-fille ni Rose n’étaient en réalité visées ? Et si c’était à moi que l’on avait voulu s’en prendre ?
    – Vous connaissez-vous des ennemis, madame ?
   Elle eut un petit rire très frais, qui lui rendait un peu de sa jeunesse, une jeunesse depuis longtemps enfuie.
    – Quand on s’obstine comme moi à vivre plus longtemps qu’il ne faudrait, sans doute lasse-t-on un jour la patience de son entourage ?
   – Quelqu’un, dans votre famille, pourrait-il souhaiter votre mort ? dit Antoine.
    – A priori, la bonne entente et l’harmonie règnent parmi les miens, mais vous connaissez comme moi ces paisibles haines familiales qui peuvent couver en secret, même parmi des gens en apparence unis.  Quand on s’obstine comme moi à vivre plus longtemps qu’il ne faudrait, sans doute lasse-t-on un jour la patience de son entourage ?
     Puis elle se tourna vers sa secrétaire et lui demanda :
     – Faites installer ma belle-fille dans ses appartements, elle y sera mieux, je vous prie. N’oubliez pas de bien la couvrir et de rajouter au besoin un radiateur. Par malheur, nous n’avons rien pu faire pour Rose. Je vais vous apporter la robe que je voulais lui offrir pour son prochain mariage. Il faudra la lui mettre et fleurir la chambre, il doit y avoir encore des lis dans la serre. Puis vous veillerez à prévenir sa famille et son fiancé, ce pauvre Eric.
    – Faut-il la transporter dans sa propre chambre ?
   – Certainement pas, vous la laisserez ici et y ferez venir sa famille et ses amis.
    – Dans la Chambre du Roi ? demanda la secrétaire.
   Elle semblait surprise de l’apparat déployé pour Rose après sa mort, elle qui, de son vivant, n’avait été qu’une ombre charmante. La marquise d’Incarville se pencha sur la jeune morte, la baisa au front, traça le signe de la croix au-dessus de sa tête et quitta la pièce, suivie des deux brigadiers de gendarmerie.
    Tous trois s’installèrent au rez-de-chaussée, dans le boudoir chinois, pièce intime aménagée en rotonde où brûlait un grand feu. Entre les boiseries d’un vert céladon tout tendre, une infinité de macaques espiègles et bondissants faisaient mille niches à des mandarins très dignes ou à des belles passant en palanquin. La marquise d’Incarville les servit tous trois largement en porto et ne bouda pas son verre.
   – Nous allons être obligés, madame, de vous poser quelques questions puisque quelqu’un est mort chez vous. Crime ou négligence, qu’en pensez-vous ?
     – Je pencherais plutôt pour le crime, dit-elle sans ciller. Voyez-vous, il n’y a ici qu’une personne qui a le libre accès à « ma niche à mixtures », c’est Zoé, mon intendante et mon amie, qui fait partie de la famille depuis… mon Dieux, plus de soixante ans. Elle venait d’arriver à Incarville quand j’ai épousé mon mari.
   – Vous vous amusez souvent à préparer ce genre de produits ? demanda Antoine avec stupéfaction.
   – J’ai toujours bien connu les plantes, une science qui me vient de ma nourrice, puis j’ai poussé les expériences un peu plus loin, je l’avoue. Quoi de plus facile que d’égarer quelques plants ayant d’autres vertus que la simple décoration dans un jardin aussi vaste que celui d’Incarville ? La digitaline n’est pas forcément mortelle, c’est aussi un remède souverain contre les palpitations cardiaques, je pense que vous ne l’ignorez pas, M. Bérans, et comme j’y suis sujette, je préfère me soigner seule qu’avoir recours aux médecins de la région. Comme bon nombre de leurs confrères, ils ont tellement peur des procès qu’ils se protègent et vous envoient pour un oui ou pour un non moisir à l’hôpital.
    On frappa à la porte et une petite personne tout en rondeurs entra dans la pièce.
     – Voici, Zoé. Permettez que je vous laisse, je vais voir si je puis encore faire quelque chose pour notre petite Rose, du moins pour sa famille. Zoé, ma chérie, je te présente M.M. Vernet et Bérans, qui ont eu la gentillesse de venir de Honfleur et qui se trouvent maintenant avec une enquête sans doute criminelle sur les bras. Je compte sur toi pour les aider le mieux possible et leur montrer tout ce qu’ils voudront voir, même mon appartement et ma « niche à mixtures », s’ils le souhaitent.
     – Vous savez ce que je pense de toutes ces cochonneries que vous tripotez à longueur de journée…
     – Les plantes peuvent aussi guérir, Zoé, mais aujourd’hui, il semble que ta méfiance pour mes « poisons » ait par malheur été légitime.
   De sa démarche un rien hautaine – peut-être rendue un peu raide par l’arthrite, se dit Antoine –, la vieille dame quitta majestueusement la pièce dans un froufrou de soie. Quand la porte fut refermée, Olivier regarda avec davantage d’attention la petite femme boulotte qui se tenait devant lui sans se résoudre à s’asseoir. Il lui avança un fauteuil et elle s’y laissa finalement tomber. Il vit que ses mains tremblaient et que les verres des lunettes chaussant un petit nez rond, en forme de pomme de terre, étaient embués, sans doute par l’émotion. Elle se mit à les essuyer furieusement.
   – Que pensez-vous de ces tragiques événements, madame ? demanda Antoine.
     – Vous pouvez bien m’appeler Zoé, comme tout le monde le fait ici depuis des lustres. Je suis bouleversée, bien sûr, et je me dis que finalement, l’un d’eux a osé…
     – De qui voulez-vous parler ?
   – Hélas, de l’un de « mes petits », même si j’ai honte de penser ça, de soupçonner l’un des quatre enfants de madame la marquise douairière d’Incarville. Pensez, je les ai tous vus naître, je les ai soignés, élevés comme s’ils avaient été miens… Et maintenant, maintenant…
  Ses paroles s’achevèrent sur un bref sanglot qui sembla beaucoup la contrarier. Elle se moucha bruyamment pour se donner une contenance et avoir ainsi le temps de recouvrer son calme.
   – Vous croyez donc, Zoé, demanda Antoine, que l’un des enfants de la marquise d’Incarville aurait dérobé la digitaline dans la « niche à mixtures », puis aurait remplacé le sirop contre la toux par cette préparation, mais qui était visé ?
    – Elle, bien sûr !
    – Rose ou Florence d’Incarville ont pu à leur insu surprendre quelque chose qu’elles n’auraient pas dû voir ou se faire un ennemi pour une toute autre raison.
   – Non, à mon sens, c’est « elle », c’est « ma marquise » qui était visée. Songez à ce que représente Incarville, à toute cette fortune que guignent forcément ses héritiers.
    Zoé n’en démordait pas. Pour elle, c’était bel et bien sa maîtresse que l’on avait voulu tuer. Quoi qu’il pût lui en coûter, elle soupçonnait du forfait l’un ou l’autre de « ses petits ».
    – Si vous voyez juste, Zoé, il faut nous dire sur qui se portent spécialement vos soupçons.
    – Je ne sais pas et cette idée m’est insupportable, croyez-le.
    – Qui connaissait ici l’existence de la « niche à mixtures » ?
   – Tout le monde, c’était un peu le secret de polichinelle. Pourtant, il n’y avait qu’Eléonore – pardon, madame la marquise d’Incarville – et moi à en avoir la clef. Chaque fois qu’elle y avait passé un moment, j’allais alors vérifier avec soin que la porte était bien cadenassée. Pensez à toutes les horreurs que « ma marquise » pouvait concocter dans son antre, elle qui se montre parfois si distraite ! Que voulez-vous, c’était sa passion et il ne servait de rien de tenter de la morigéner en lui annonçant un prochain malheur, elle n’en a jamais fait qu’à sa tête…
     Elle eut un petit rire fêlé, toussota pour cacher sa gêne.
   – L’un de ses enfants avait-il de pressants besoins d’argent qui auraient expliqué qu’il veuille hâter sa fin ? demanda Olivier.
   – Je ne sais, je ne pense pas. Eléonore s’est toujours montrée plus que généreuse envers ses enfants – Zoé semblait avoir enfin renoncé à l’emploi de titres compliqués. Tous possèdent des terres, des propriétés et des hôtels particuliers à Honfleur ou à Paris, les Incarville ont tant de biens… Mais on peut avoir beaucoup et désirer encore plus… Pourtant, je parviens difficilement à imaginer l’un de « mes petits » tentant une telle action. J’espère tellement me tromper…

"La mort gothique" d'Isaure de Saint Pierre, Editions Bookelis, 418 pages, 21E.


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