mercredi 1 mars 2017

LE TRIANGLE DE DALI


Catalogne : le triangle de Dali

Une signature oeuvre d'art

Si on prend la carte de la Catalogne, on voit que les trois lieux privilégiés de Salvator Dali, Cadaquès où il passe ses vacances en famille dès sa prime enfance, Figueres où il conçoit « son » musée et Pùbol où se situe le château qu’il offre à Gala, sa femme et principale égérie, forment en effet un triangle parfait. La Catalogne, avec ses vents furieux sculptant les montagnes et dégageant des ciels presque diaphanes, sa mer si bleue ombrée de rochers et ses plaines alanguies au soleil, son goût pour la liberté est en effet le paradis de Dali et sa principale source d’inspiration.

Enfance aisée entre Figueres et Cadaqués


Barques devant la crique

Sa maison

L'oeuf du pigeonnier

Devant la piscine

Excentrique, provocateur, pantomime génial faisant de chacune de ses apparitions un spectacle, Salvador Dali se devait de contredire aussi le mythe du peintre famélique né dans une mansarde. Dans La vie secrète de Salvador Dali, une autobiographie soigneusement maquillée par ses soins, Dali prolonge la vie de son frère aîné jusqu’à l’âge de sept ans et accuse ses parents deAjouter une légende lui avoir donné le même prénom. Dans la réalité, ce frère n’a vécu que vingt-deux mois et Dali a aussi une sœur de quatre ans sa cadette, Anna Maria, qui lui sert de modèle jusqu’à sa brouille avec sa famille.
Il est donc né le 11 mai 1904, à l’entresol du 20, rue Monturiol (aujourd’hui le 6), dans une riche famille de notaire. Ses parents, attentifs à satisfaire ses goûts, l’inscrivent dès l’âge de six ans à l’Ecole de dessin de monsieur Nunez, un professeur que Dali adore et qui lui conseille de bonne heure de tout abandonner pour se consacrer à la peinture et qui sait convaincre ses parents. Dès ses quatre ans, il passe en famille ses étés à Cadaqués, dans une étable restaurée, trop petite pour y installer un atelier. Son père lui loue plus tard un studio à la pointe de Pampà.
Inlassablement, le peintre en couvre les murs de toiles figurant les petits ports du coin et leurs barques multicolores, les villages perchés, les oliviers couronnant « les fronts philosophiques des collines, ridées par des crevasses », comme il se plaît à le dire. Il peint aussi le Cap de Creus, dont « les falaises paranoïaques sont les plus mortes du monde ».
Peu à peu, Cadaqués devient un endroit à la mode attirant des personnalités telles que Federico Garcia Lorca, Luis Bunuel ou Paul Eluard, venu avec sa femme Gala et leur fille Cécile durant l’été 1929. Bunuel loge chez les Dali et propose au peintre de travailler avec lui sur ses scénarii. Mais dès que Salvador aperçoit Gala en maillot de bain sur la plage d’El Llaner, il en demeure ébloui et ne pense plus qu’à elle, lui faisant bientôt une cour éperdue qui effraie d’abord la jeune femme russe (elle a dix ans de plus que lui, est mariée et mère de famille).
La légende voudrait que l’idylle avec Gala soit à l’origine de la brouille familiale, mais il n’en est rien. Dali, pressé de retrouver sa muse à Paris, où elle est partie rejoindre son mari, y organise une exposition dès novembre. Sur le tableau intitulé Le sacré-cœur, Dali écrit cette phrase terrible : « Parfois, je crache par PLAISIR sur le portrait de ma mère ».
Son père l’apprend et ne lui pardonne pas, comme il le lui signifie dans une lettre. Seule réponse de Dali : se tondre le crâne, enterrer ses cheveux en grande cérémonie sur la même plage et se représenter ainsi, un oursin sur la tête. Le notaire pousse loin la vengeance, interdisant aux propriétaires de la région de louer ou de vendre la moindre bicoque au fils indigne…

Refuge à Portlligat
Réfugié à Paris auprès de sa belle, Dali regrette sa Catalogne et ne pense plus qu’à la maisonnette de la baie de Portlligat où il a laissé son matériel de peinture. Crique à la rondeur parfaite fermée par l’île de Sa Farinera, rivage vierge seulement utilisé par quelques pêcheurs, Portlligat est le refuge auquel Dali aspire, pas trop loin pourtant de Cadaqués et de sa notoriété… Il contacte alors la propriétaire de la baraque, Lidia, pêcheuse illuminée que le notaire n’impressionne pas. Elle lui vend terrain et tanière qu’elle promet de rendre habitable, mais le décor reste spartiate. Pas de route, pas d’électricité, eau potable à pomper au puits, une pièce unique. Cette première maison est suivie d’une deuxième achetée deux ans plus tard, puis d’une autre, encore une autre. Jusqu’à sept maisons de pêcheurs juxtaposées pour former une unique villa au fur et à mesure de la venue du succès. « Je ne suis chez moi qu’ici, affirme Dali, partout ailleurs, je ne suis que de passage. » Dans son atelier, il travaille comme un forcené, au son des lectures que lui fait Gala…
Devenue une Maison-Musée, la villa est un vrai labyrinthe comprenant « un peu de tout », selon son expression. Surréalisme, classicisme, style kitsch délirant. On y est accueilli par un ours mangé aux mites. Suivent salle à manger aux chaises de différentes hauteurs, bibliothèque aux innombrables volumes que Dali a tous lus, spacieux atelier donnant sur la baie de Portlligat, Chambre des Modèles (souvent des plâtres), Salle Ovale, espace intime de Gala et son sanctuaire. A l’extérieur, la charmante Voie Lactée permet d’accéder à la plage et le patio de recevoir les amis pour boire et déguster les homards des pêcheurs, mais ils ne restent jamais dormir. La piscine est bien sûr phallique, surmontée d’une plaisante oliveraie d’où la vue est splendide sur la mer et habitée par un curieux Christ des poubelles, fait à partir de rebuts de toute sorte. Le blanc Colombier des Fourches est surmonté d’un oeuf gigantesque, motif souvent repris par Dali.
Le visiteur est tout d’abord abasourdi par un tel dédalle, l’accumulation des objets, animaux empaillés, bouquets d’immortelles chères à Gala, puis conquis par la paix presque mystique se dégageant de ce lieu au charme un peu vénéneux. Comme le proclamait Dali : « Le mauvais goût est ce qu’il y a de plus créatif. Le bon goût, qui est tout ce qui est français, est stérile. »

Permanente représentation au Théâtre-Musée


Un théâtre-musée

La même voiture qu'Al Capone

Le bateau de Gala et la mer

C’est en mai 1961 que Dali exprime au maire de Figueres son désir de faire de l’ancien théâtre municipal de la ville incendié durant la guerre civile un extraordinaire sanctuaire… dédié bien sûr à sa propre gloire – on n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Il lui faut dix ans pour convaincre la Direction des Beaux-Arts de Madrid de financer le projet. Principale exigence de Madrid : que Dali offre à sa ville des œuvres originales. La discussion est ardue. Dali promet de peindre le plafond du Palais du Vent et les travaux peuvent commencer en octobre 1973.
Toujours aussi opposé à l’ordre français et à ses angles droits, Dali charge l’architecte Emilio Pérez Pinero de couronner le bâtiment d’une structure de verre et d’acier en forme de géode. On introduit dans la fosse de l’orchestre une Cadillac pluvieuse semblable à celle de Bonnie and Clyde, flanquée d’une opulente statue offerte par Ernst Fuchs et surmontée par le bateau jaune de Gala laissant s’égoutter l’eau de mer représentée par des préservatifs. Sous la coupole, dans la partie autrefois réservée aux acteurs, Dali installe ses principales toiles en trompe-l’œil, un visage apparaissant entre motifs abstraits ou représentation de pixels colorés. A noter qu’il n’a jamais donné de nom à aucune de ses œuvres…

Visage en trompe l'oeil de Mae West

Pieds en raccourci de la Salle des Vents

Visage de Beethoven parmi les graffitis

Leda atomique, hommage à Gala


Dans la Salle Mae West, une combinaison de perruques, tableaux pointillistes, narines et sofa figurant les lèvres de l’actrice permet d’apercevoir son visage en son entier du haut d’un petit observatoire. Pour la plus grande joie des enfants…
Pour Dali, ce musée inauguré en grande pompe, à peine fini, le 28 septembre 1974, ne doit pas être figé mais demeurer un work in process. Ce que prouve l’artiste en y adjoignant neuf ans plus tard la maison voisine, la Casa Gorgot comprenant la Torre Galatea où il habite parfois.

Déclamation de l’amour courtois au château de Pubol
Avec Gala

Le repaire de Gala

Leur chambre

Portlligat comme Fueres se situent dans le Haut Ampourdan, mais entre la sierra des Gavarres et le massif du Montgri s’insère un paysage moins rude, le Bas Ampourdan. C’est d’ailleurs là, à l’ermitage des Anges, que Dali et Gala se marient en grand secret le 8 août 1958. Curieux contraste pour ce cabotin génial aimant tant la publicité.
Dix ans plus tard, âgée alors de 74 ans et lasse du tapage escortant toujours son grand homme, Gala lui fait part de son désir de se retirer au calme dans cette région. Dali, enthousiaste, lui promet un palais. Le journaliste Eric Sabater qui deviendra plus tard leur secrétaire privé découvre en avion le lieu idéal : un petit château du XIV è siècle en fort mauvais état, accolé à l’église médiévale de San Pere de Pubol. Les propriétaires permettent au couple de commencer les travaux avant même la signature de l’acte d’achat.
A l’opposé de la délirante villa de Portlligat, le château de Gala, plus sobre et plus austère, reflète le caractère de sa propriétaire. Dali, qui a comme toujours une idée à la minute, ne peut se laisser complètement aller à ses fantaisies. C’est une demeure majestueuse dédiée à « la reine Gala », avec salle du trône, emblèmes ésotériques, trompe-l’œil et hommages dédiés à sa muse. Le plus spectaculaire est sans doute Le chemin de Pubol (nom donné plus tard à la toile) où l’on voit Gala en marin et représentée comme un double sur le drapeau émergeant de la forteresse dominant la plaine de Pubol. Au loin, dans les nuages, apparaissent les coupoles d’une église, russe bien sûr.
Pour visiter Gala à Pubol, même Dali doit exhiber son carton d’invitation.

Fin du couple et début du mythe

Le patio Renaissance

Le trône de Gala

Sa chambre et sa royale balustrade

Ce n’est pourtant pas à Pubol, mais à Portlligat que Gala s’éteint le 10 juin 1982. Dali fait embaumer le corps et l’ensevelit dans sa robe rouge signée Christian Dior, en la crypte de Pubol. Portlligat lui rappelant de trop tristes souvenirs, il s’installe dans le château de Gala, peignant presque dans l’obscurité, face au buste de sa femme, ne se nourrissant que de sorbets à la menthe et s’affaiblissant dangereusement, contemplant parfois les plus belles robes de Gala, signées de Christian Dior, Elisabeth Arden ou Pierre Cardin, élégants fantômes de sa muse continuant de parader au grenier.

Vue de la terrasse

L'éléphant du jardin

Après avoir provoqué un incendie accidentel dans la chambre de Gala en voulant sonner son infirmière, Dali est hospitalisé. Refusant de revoir le château de Pubol, il s’installe ensuite à Figueres, dans le dépendances de la Torre Galatea. C’est là qu’il meurt le 23 janvier 1989, après avoir doté son Théâtre-Musée de sa teinte écarlate et de ses pains disposés en quinconce, puis coiffé terrasses et créneaux de ses fameux œufs. Il repose à présent dans son Théâtre-Musée et la tombe qu’il a fait construire à Pubol, près de celle de Gala, reste toujours vide…




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