mardi 19 mars 2013


Un mariage chez les Berbères troglodytes de Matmata

 
 Pour fuir les vagues successives d’envahisseurs, Romains, Byzantins, Wisigoths, Arabes qui ont toujours guigné les riches terres de l’Afriqya – ainsi appelait-on le Maghreb –, les habitants pouvaient accepter culture et croyances étrangères ou se replier dans des contrées sans cesse plus rudes. Ce fut le choix des Berbères matmata, qui habitent de singulières demeures troglodytes.

Il n'y a que des Berbères au marché de Matmata

Leurs beaux voiles de reines sont retenus par des fibules d'argent
 

Les Romains les nommaient « barbares »

Le mot « berbère » est une déformation de « barbare », terme employé par les Romains pour désigner tout ce qui ne leur ressemblait pas. Si aujourd’hui toute la Tunisie parle arabe et français, comme l’a voulu le président Bourguiba, si le pays est musulman, la religion restant séparée de l’Etat, les Berbères des contrées montagneuses de l’ouest ou des régions arides du sud ont gardé leur spécificité. Les femmes ne se voilent pas. Elles sont vêtues des beaux tissages colorés qu’elles font elles-mêmes et qui sont retenus par des fibules, lourdes broches d’argent. Les Berbères tunisiens pratiquent depuis le Moyen-Age une doctrine « démocratique » différente de celle des sunnites et conservent des expressions de leur ancienne langue. Enfin, dans cette région de Matmata située non loin du Golfe de Gabès, aux portes du désert, nombre d’habitants préfèrent encore leurs belles maisons troglodytes aux cubes de béton que leur ont édifiés le Gouvernement à la Nouvelle Matmata, à quinze kilomètres de leurs arides collines.

Si la vieille Matmata est devenue très touristique depuis que George Lucas a choisi d’y tourner Star Wars en 1976, hors saison, les habitants acceptent volontiers de vous faire les honneurs de leurs curieuses maisons sous terre. Avec de la chance, vous pourrez peut-être assister à un mariage.

Si ce n'était la chaux immaculée des murs,
on ne croirait jamais ces grottes habitées

Aïda vivra avec son époux et ses beaux-parents dans cette
curieuse maison troglodyte

Les pièces creusées dans la roche s'organisent autour
d'un patio à ciel ouvert
 

A Matmata, mieux vaut creuser que bâtir

Le sol argileux de Matmata, qui s’effondrait à chaque saison des pluies, a incité ses habitants à creuser plutôt qu’à construire. Autre avantage, en cas de conflits avec les tribus voisines, les entrées de leurs maisons souterraines étaient faciles à camoufler à l’aide de branchages. Les plus anciennes habitations datent au moins du XVIII è siècle. Elles sont creusées à flanc de colline. On y accède par un corridor étroit débouchant sur un patio à l’air libre. Toutes les pièces donnent sur ce patio, de plain-pied ou sur deux étages : réserves à nourriture, cuisine, salle à manger, chambres. On peut agrandir l’habitation à volonté et elle jouit toute l’année d’une température tempérée, fraîche en été, tiède en hiver. Pour que les pluies ne se déversent pas dans la cour centrale, un système de canalisations dirige l’eau vers une citerne enterrée, à l’entrée de la maison.

Sur ces collines pelées, les habitants vivent de peu : les cactus donnent les précieuses figues de barbarie et nourrissent les troupeaux de moutons ou de biquettes, un dromadaire si l’on est riche, des céréales dans les creux plus fertiles, le travail du tissage pour les femmes habille la famille. Depuis dix ans, le vieux Matmata a l’électricité et la piste a été goudronnée. Pas de souk, de café, d’école ou de mosquée ici, mais à la Nouvelle Matmata.
 
La future chambre des jeunes mariés

Et la cuisine commune, à présent électrifiée

 

Les droits de la femme

Si la Constitution promulguée par Bouguiba, toujours lui, assure la parité entre hommes et femmes pour les études et les salaires, si la polygamie a été interdite, le divorce autorisé et même le contrôle des naissances et l’avortement dans certains cas, si les époux se choisissent librement, la cérémonie reste une affaire familiale. Tout se passe au domicile de la mariée, mais de plus en plus souvent, les deux familles partagent les frais. La fête peut durer une pleine semaine. La mariée s’occupe des meubles et de son trousseau, le marié offre les bijoux, ce qui n’est pas forcément la part la moins importante. L’imam bénit les fiancés en une cérémonie aussi courte que privée, puis c’est la présentation des fiancés aux familles, la réception des invités qui apportent leurs cadeaux, les banquets, les danses et la musique.

Les voisines aident à cuire le pain en plein air

Les femmes se parent de henné
 

Le mariage d’Ali et d’Aïda

Ali et Aïda travaillent dans l’hôtellerie, un bon travail, même s’il n’assure pas de salaire toute l’année, bien des hôtels fermant de novembre à mars. Ali est serveur, Aïda femme de chambre. Ils se sont connus sur leur lieu de travail, à Hammamet. Ils voudraient à présent se rapprocher de leurs familles, pour quand ils auront des enfants – ils en voudraient deux, la moyenne nationale. L’île de Djerba n’est pas loin, où les hôtels pullulent. La famille d’Aïda fait partie de la douzaine de familles habitant encore le Vieux Matmata, celle d’Ali a émigré voici dix ans dans la ville nouvelle. Durant leur temps libre, avec l’aide des frères, cousins ou voisins, ils comptent édifier leur propre maison, avec eau courante.

Pour respecter la tradition, le temps du mariage, on a dressé plusieurs tentes sur le terre plain servant de place au vieux village, le patio des parents d’Aïda étant trop exigu pour accueillir la cinquantaine de convives que l’on attend. Depuis trois jours, sa mère et sa tante, aidées des voisins, ont moulu le grain et cuit les pains, mis à rôtir trois moutons, fait mijoter l’odorante chakchouka, le ragoût qui demande des heures de cuisson et que les Berbères préfèrent en général au couscous, fait frire le kaftaji fait de tous les légumes que l’on peut trouver et bien sûr passé au four les si savoureux gâteaux tunisiens, baklawa, ghareiba ou autres samsa, sans oublier les fameuses cornes de gazelles fourrées de sésame et d’amandes.
Le festin aura lieu dans la gargote du village où la mère et la tante
de la mariée accueillent les invités


Arrivent le cortège de la mariée, les musiciens et les danseuses

Puis paraît la mariée, à dos ce chameau pour respecter la tradition

 

Ali a tenu à arriver à cheval et Aïda à dos de dromadaire, comme on le faisait autrefois, toute vêtue de blanc, accompagnée d’une cohorte de musiciens et de danseuses, ses demoiselles d’honneur, dirions-nous. Ce n’est qu’ensuite qu’elle revêtira la chatoyante robe berbère.

Sa mère et sa tante, deux bonnes vivantes aux sourires éclatants, reçoivent les invités et ne craignent pas d’esquisser à leur tour un pas de danse. C’est la fête, pour une pleine semaine !

 
Le nouveau couple, Ali et son cheval


Aïda revêtue de sesz vêtements berbères, qui reçoit sous sa tente

 

 

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